Griffintown

Extrait du roman Griffintown, par Marie Hélène Poitras, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman Griffintown, par Marie Hélène Poitras

Le jour se lève sur Griffintown après le temps de survivance, les mois de neige et de dormance.

         Un soleil précaire pointe à l’est. Sur l’horizon se profile un paysage désolé, traversé de collines de rouille où subsiste, par strates et dans un silence condamné, toute une généalogie d’objets obsolètes : enjoliveurs dépareillés, chaînes de vélo rompues, plaques de tôle gondolées. Au loin se dresse la montagne royale, coiffée d’une croix, insensible aux doléances des arbres étirant vers elle leurs bras décharnés comme des indigents dans l’attente de la manne.

         Derrière l’écurie, le ruisseau a dégelé et ses eaux noires courent vers le canal, vives et furieuses. Il a beaucoup neigé en avril. Une âme bienveillante a dilué un peu de vodka dans les abreuvoirs pour que les rares chevaux qui restent puissent boire pendant la saison froide. L’oscillation constante entre gel et dégel a sévèrement entaillé les rues, les transformant en véritables pièges à calèches. Il faut avoir connu les jours et les nuits de Griffintown pour entrevoir dans ce décor ingrat la possibilité d’un été fécond.

         Trois chevaux ont hiverné à l’écurie, mastiquant de leurs dents usées, faute de mieux, les restes de foin vert de l’année précédente. Ils recommencent à racler de leurs sabots la terre roussie, à défier la misère moite du printemps. Les bêtes faméliques lèchent de gros blocs de sel rouge, leur respiration caverneuse chauffe l’écurie.

         Dans la roulotte garée tout près, l’homme qui veille sur eux a passé les dernières semaines à jouer au crib contre lui-même en attendant que la nuit passe et que sa petite chaufferette sèche enfin le bout de ses bottes humides. L’homme guette le retour des siens par la lucarne de sa roulotte. Il procédera bientôt au décompte de ceux – hommes et bêtes – dont l’hiver aura eu raison. De nouveaux arrivants occuperont les box laissés vacants à la fin de l’été. D’autres reviendront, anciens coureurs marqués sur la gencive, percherons, belges, chevaux de labour et hongres canadiens dans leur splendeur bronze, baie, rouanne, ramenés d’encans au Vermont et des environs. La rumeur mate, friable des sabots déferrés résonnera à nouveau dans les écuries.

         Les cochers entendront cette parade piaffante et retourneront eux aussi au bercail, aigris, mal chaussés, sans le sou, le teint blafard et le pas traînant, accordé à celui des bêtes.

         On revient toujours à Griffintown, là où la rédemption est encore possible. On y meurt parfois aussi. Les bottes aux pieds, de préférence.

         Billy s’extirpe d’un rêve dans lequel, chose rare, il montait un cheval. Il sentait le corps de l’animal en mouvement sous lui, ses flancs tièdes se raidissant sous son mollet, la puissance de cette machine musculeuse. Serrant le pommeau d’une main, il menait sa monture à l’ouest, au-delà des limites de Griffintown, lorsque le bruit régulier, rassurant des sabots du cheval qui trottinait dans le jour déclinant s’est confondu avec le ronronnement du moteur d’un camion : celui de Paul Despatie, suivi du véhicule de transport, occupé par de nouveaux chevaux.

         Une botte de cow-boy noire ornée de breloques apparaît dans l’entrebâillement de la portière, puis une autre, tout aussi ostentatoire. Paul, celui qui a trouvé de l’or à Griffintown, propriétaire de l’écurie et seigneur du domaine, salue son homme à tout faire et lui offre une cigarette de contrebande. « L’Indien va revenir cet été », annonce-t-il. Billy hoche la tête puis ils fument en silence le tabac éventé, roulé serré dans du papier jauni.

         Paul ouvre les portes du véhicule de transport pour en faire sortir les chevaux. Un premier apparaît, une demi-tonne de nerfs et d’irritabilité, un clydesdale efflanqué qu’il faudra engraisser avant le début de la saison, mais qui a l’œil vif et une bonne tête. Billy le mène jusqu’à un entre-deux où trône encore la fiche indiquant le nom de son ancien occupant, parti faire de la colle à la fin de l’été. Jack. Billy déteste baptiser les animaux. Par commodité, il décide de nommer le nouveau cheval Jack aussi, un nom facile à retenir, jusqu’à ce qu’il se souvienne qu’il s’agit d’une jument, c’est ce que Paul a dit. Billy se penche sous l’animal pour confirmer. À l’aide du stylo glissé dans la poche de sa chemise dont il humecte la bille, il ajoute deux lettres au bout du nom: I et E. Jack devient Jackie.

         Billy fait déambuler la seconde jument sur le site de l’écurie pour mieux la détailler: belle robe gris-bleu, puissante croupe pommelée, pattes un peu sensibles, la grâce lourde des percherons, mais l’air aussi doux qu’un belge. Elle cherche en vain quelque chose de frais ou de florissant, une touffe d’herbes folles dans toute cette boue, dans toute cette rouille. Billy envisage d’en faire une Princesse, puis se ravise. Il se rappelle les Maggie qui ont traversé sa vie de palefrenier : de braves et fières fifilles, des machines. Il écrase son mégot sous sa botte et le fait glisser dans sa poche par précaution – Billy craint plus que tout au monde qu’un feu naisse dans la paille. Il inscrit «Maggie» au dos d’un paquet de papier à rouler, fiche de fortune qu’il agrafera ensuite dans l’entre-deux. Un nom, cinq pelletées de bran de scie et une galette de foin, c’est ainsi qu’on accueille les nouveaux pensionnaires à l’écurie. Le forgeron les chaussera d’ici quelques jours et le vétérinaire procédera à l’évaluation de leur état de santé. L’entraînement pourra ensuite débuter.

         Mieux vaut éviter de s’attacher aux chevaux à leur arrivée. Billy n’aurait pas donné cher du standard-bred réchappé de l’hippodrome, atteint d’un souffle au cœur, mais il a suffi d’atteler le petit cheval sombre à une calèche légère et de surveiller ses jarrets pour se rendre compte que Garlen Lou – c’est son nom – affiche un orgueil inversement proportionnel à sa taille et, jusqu’à preuve du contraire, il sera de retour cet été pour une huitième saison.

Comme les cochers, les chevaux qui échouent à Griffintown traînent plusieurs vies derrière eux. On les prend tels qu’ils sont. C’est pour eux aussi, bien souvent, le cabaret de la dernière chance.

 

La suite dans le livre…

 

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