Guano

Extrait du roman Guano, par Louis Carmain, avec l’aimable autorisation des éditions de l’Hexagone. 

GUANO

C’est une histoire de guerre et d’amour. Or comme ces deux divertissements naissent souvent d’un rien – frontières tendues, sourires rendus – pour nous étonner à la fin d’être tout – morts, larmes, autres surprises –, il n’y eut pour ainsi dire au départ pas grand-chose.

Une ville derrière, un port devant : c’est Cadix. Dans six ans s’y ajouterait une révolution ; pour l’heure, nous suffiront quelques préparatifs et leurs corollaires. Deux bâtiments de la marine espagnole, des mouettes s’affairant autour des mâts, le double d’hommes. Double dont la moitié, torse nu, portaient tonneaux, boulets, filets à papillons, mitrailles indifférenciées de tout un barda de lentilles, de loupes ou de Systema Naturae – chargeaient donc à bord indifféremment clous et épingles à insectes aux usages sans doute interchangeables. Des scientifiques non loin les priaient de distinguer – un étaloir n’est pas une planche –, encore de discerner – ni un microscope une longue vue –, enfin d’adoucir la manutention d’un botaniste indisposé par la chaleur d’août et le sort réservé à un herbier.

D’aucuns, quand même, devaient tenir leur rang : l’amiral, les capitaines, un ministre de Sa Majesté. Notons chez ceux-là l’uniforme à brandebourgs, les épaulettes si larges qu’elles tentent les pigeons ; et tout cela serre, tout cela sangle faisant saillir, selon la diète, le torse ou la panse. Ils suent davantage que leurs matelots.

Cette poitrine au vent, ce nombril libre.

Rêvons, Messieurs.

Le ministre s’épongea le front d’un mouchoir turquin. Quel soleil, amiral, quelle idée que le soleil. Préférons la lune, qui en est le souvenir. Cette mélancolie, cette douceur, ces cratères qui la prouvent démaquillée. L’amiral avait d’épais sourcils qui s’avançaient, comme des marquises, et protégeaient ses yeux des égouttements. Les cirez-vous ?

On discuta encore, c’était décousu.

Les lieutenants, grade ingrat, aidaient un peu au transport des cargaisons, tenaient un instant leur rang, pont, puis quai, puis pont. Enfin relâchèrent tout, relevèrent leurs manches, oublièrent leur bicorne au bord des jetées. Accélérons, accélérons.

Des doñas et leurs caméristes regardaient les torses ou les uniformes. Les tonneaux, pas trop. Une ombelle cachait leur oeil, une main leur bouche. On n’arrivait guère à entendre ce qu’elles chuchotaient : un jugement esthétique, un constat de laideur, ne t’en va pas doux Roberto. Le soleil levant étirait l’ombre indistincte de ces femmes dissemblables jusqu’aux quais, égalité retrouvée dans cette masse ombreuse aussi bien que dans la concupiscence, et poussait encore leurs cimes noires, édentelées de cordages, jusqu’à l’eau. Les marins, travaillant, marchaient dessus, provoquant chez leurs propriétaires frisson, transposition, désir secret. Ils s’excusaient, inutilement, craignant de laisser pour seul souvenir une indélicatesse. Après tout, quand reverrait-on ces silhouettes familières ? Tant d’au revoir sont devenus des adieux.

Et on trouva soudain l’Espagne trop belle pour la quitter. Il en est ainsi de l’aventure : quand elle se concrétise, quand il est l’heure de se mettre en route, ça ne nous ressemble plus autant que nos pantoufles.

*

Cette aventure, c’était Isabelle II qui l’avait rêvée, aiguillée certes un peu par son gouvernement. Elle régnait depuis dix-neuf ans déjà, se permettait des caprices. On la reconnaissait de son siècle : peau pâle, cheveux noirs, gras généreux. Ce n’était tout de même pas encore l’exil à Paris où son menton prendrait, six ans plus tard, des proportions quadruples.

À l’époque où commence notre histoire, ça ne faisait encore que rouspéter, dans les couloirs, sur les qualités de sa gouvernance. Elle s’engraissait au détriment de l’Espagne qui perdait du poids sur l’échiquier mondial. Elle affectionnait l’intrigue et la cuisine française. Elle possédait trop de petits chiens. On était pourtant redevenu sous son règne la quatrième puissance navale, et les dépenses militaires s’avéraient plus que respectables.

Isabelle s’efforçait, donc, essayait. Mais que cela manquait de fanfares et d’éclat ! On cherchait le prestige perdu, on tardait à le retrouver. Partout, les dignitaires castillans exigeaient du tapis rouge, le minimum. Au lieu de quoi, dans les cours d’Europe, ils étaient reçus par politesse entre les doléances d’un industriel et les ultimatums de l’émissaire turc. S’y enchaînaient demi-courbettes et vins douteux sur fond de pénuries d’héritières nubiles. Que dire des journaux de Londres, de Rome, de Moscou où l’Espagne se voyait reléguée aux entrefilets – dans ceux de Madrid aussi.

Mais voilà qu’Isabelle, subitement avide de connaissances, a eu l’idée d’organiser une expédition scientifique. Destination : les eaux sud-américaines. L’endroit est en vogue, depuis Darwin. On sait maintenant qu’y pépient des oiseaux rares, qu’y nagent des poissons neufs, que n’y font pas grand-chose des lézards vieux de dix mille ans. Et puis, tant qu’à y être, on pourrait récupérer un peu de l’argent que les colonies nouvellement indépendantes, sans les nommer, devaient à la couronne. On soutiendrait en passant, et sans l’ébruiter, les demandes légales et financières de citoyens espagnols y vivant toujours. Il s’agissait d’honneur. Mais surtout de science, rappelons-le, de tortues bicéphales, de salamandres à cinq pattes, de pinsons à dentition, et puis si quelque géologue trouvait un restant d’or pourquoi pas.

*

L’amiral aux marquises, c’était Luis Hernandez Pinzón. Il commandait la flotte sans grand mérite. Descendant direct des frères Pinzón qui avaient accompagné Christophe Colomb dans l’autre voyage, filiation qui lui rendait d’ailleurs incertaine la valeur de son amiralat, son sang devrait montrer à tous ceux d’outre-mer qu’on ne blaguait pas. Que vraiment l’expédition révolutionnerait le monde de la science comme l’autre avait révolutionné le monde tout court. Il portait un uniforme sombre à rebords rouges, pour l’occasion, et de grands favoris, mais pas pour l’occasion. C’était simplement plus sérieux, combien digne, et il trouvait depuis sa femme que cela élargissait sa mâchoire.

La flotte se composait de navires à vapeur tout neufs : les frégates Triunfo et Resolución ; on rejoindrait plus tard le Vencedora à Montevideo, puis le schooner Virgen de Covadonga près de l’embouchure du Río de la Plata.

Les concepteurs de ce dernier auraient été étonnés de voir qu’il ferait partie de l’armada. L’amirauté l’avait commandé pour transporter le courrier entre Manille et Hongkong, sans prétention. Mais sa fière allure et sa manoeuvrabilité l’avaient rapidement promu. Après quelques chirurgies effectuées dans le port de Buenos Aires, puis une greffe de canon, on le jugea prêt à recueillir des données scientifiques.

Simón Cristiano Claro était à bord du Triunfo. Lui aussi était surpris de se retrouver là, de s’être laissé porter jusqu’au voyage sans jamais auparavant avoir connu l’envie d’ailleurs ni, plus en amont, de trisaïeul aux prédispositions bourlingueuses. Il avait cru naguère que sa vie lui donnerait les indices d’un destin propre, or furent-ils sobres ou hermétiques : une enfance facile, l’école militaire pour chasser l’ennui, un grade de lieutenant pour des notes moyennes, étapes au bout desquelles manquaient toujours les jalons de quelque révélation. L’on se retrouve donc où l’on nous pose, sans bicorne, à se faire juger par les femmes, transportant une caisse de xérès. Simón la déposa, s’arrêta sur le pont, regarda l’Espagne qui se réveillait encore. Le soleil montait vers midi.

On donna l’ordre d’appareiller. Le départ fut silencieux. Les badaudes se dispersèrent rapidement. L’illusion persistait d’une simple promenade de plaisance, d’un retour pour tantôt. On savait pourtant que non, que ça jouerait longuement au whist, que ce serait peut-être dangereux. Car, au fond, il s’agissait de montrer à tous que l’Espagne avait encore des bateaux, avec des canons dessus.

Nous étions en 1862.

Personne n’était encore mort, personne n’était amoureux.

 

La suite ? Dans le livre…

Dans la même catégorie