Guerre et paix

L’écrivaine Monique Bosco fait la guerre à la guerre dans un livre qui s’éloigne du roman. Robert Lalonde tente de faire la paix avec lui-même.

Le titre du livre de Monique Bosco, Eh bien! la guerre, vient du roman célèbre de Laclos, Les liaisons dangereuses. La très méchante Mme de Merteuil inscrit cette phrase lapidaire au bas d’une lettre en forme d’ultimatum qu’elle vient de recevoir de son ancien complice, Valmont. La guerre, donc, dans la sphère privée, nourrie d’un ressentiment personnel. On voit cela tous les jours. Mais le 18e siècle le disait un peu plus brutalement que nous.

Cependant, la guerre dont parle le livre de Monique Bosco est aussi, et surtout, l’autre guerre, celle qui se fait avec des armes de plus en plus perfectionnées, selon des scénarios de moins en moins prévisibles, et qui se répand comme la peste aux quatre coins du monde.

L’originalité du livre vient de ce que l’auteure mêle les deux registres, le privé et le public. On se souviendra peut-être de son premier roman, Un amour maladroit, paru chez Gallimard il y a quelques décennies, où elle racontait de façon émouvante sa vie de petite Juive réfugiée à Marseille durant la Deuxième Guerre mondiale. Elle y revient ici, mais par bribes, l’expérience personnelle donnant à la réflexion qu’elle mène sur la guerre une intensité tout à fait particulière.

Eh bien! la guerre est très librement construit, cédant au hasard – un peu dirigé tout de même – des souvenirs et des lectures, bifurquant brusquement d’une pensée à l’autre selon une logique orale plutôt qu’écrite. On est à Marseille, donc, avec l’enfant juive; puis voici des textes, beaucoup de textes, une véritable anthologie de la guerre écrite, où l’on rencontre aussi bien Gertrude Stein que le Canadien Timothy Findley, la grande Simone Weil, la Bible, assurément, la très aimable Colette, Freud, inévitablement, et même l’auteur de Mein Kampf, de sinistre mémoire.

Ce n’est pas dire que la voix principale soit étouffée par ces abondantes citations. Eh bien! la guerre est un livre passionné, qui prend parti contre la guerre, contre toutes les formes de guerre, avec, souvent, une force remarquable. « Les croisades ne sont jamais gagnées et éternellement Jérusalem est délivrée puis reconquise. » « Il faut se méfier de la peur comme de la plus redoutable ennemie, une ennemie qui ne fera pas de quartier. Qui se croit menacé n’hésite pas à dégainer le premier. » On pourrait glaner ainsi, tout au long du livre, des phrases où le pacifisme de Monique Bosco s’affirme sans compromis. S’agit-il d’un pacifisme absolu? On le croirait, parfois. Mais à d’autres moments, surtout vers la fin du livre, l’affirmation devient moins univoque – notamment lorsque Monique Bosco se souvient que Simone Weil se crut tenue de participer à la guerre, en Espagne puis avec la France libre du général de Gaulle.

Comme Monique Bosco, Robert Lalonde semble s’éloigner de plus en plus du genre romanesque, qui lui valut un certain succès québécois et français il y a quelques années. Et lui aussi, il vit parmi les livres, il vit de livres. Mais ce ne sont pas les mêmes. Dans son panthéon – on devrait plutôt dire: parmi ses compagnons, ses amis -, on trouve les noms les plus divers, mais qui lui tiennent tous à coeur, de la poétesse américaine Emily Dickinson à la mystique espagnole Thérèse d’Avila, de Giono à Teilhard de Chardin, de Proust à Sartre. Robert Lalonde est de ceux qui lisent pour vivre, pour se donner un supplément de vie, ou encore pour meubler une solitude qui est peut-être le thème principal de son livre. « Je fus, écrit-il – et à maints égards suis resté – un enfant seul. » Il ajoute aussitôt: « Seul avec le monde. » Le monde, c’est-à-dire les livres, mais aussi, à part presque égale, le monde naturel – les arbres, les oiseaux, ses deux chiens, le gros et le petit -, où la vie et la mort répètent sans cesse leurs figures fondamentales.

Iotékha’ – attention à l’apostrophe finale! – est donc un livre de solitude, mais d’une solitude habitée, pleine d’événements à la fois mineurs et chargés de sens. Pessimiste? Oui, si l’on veut: « Être humain, c’est être vieux, c’est avoir été, c’est avoir souffert, c’est avoir perdu sa vie, dans la nuit la plus noire. » Mais non, décidément, le mot ne convient pas, et la phrase que je viens de citer contient à la fois le malheur d’être et son contraire, une difficulté de vivre qui est peut-être la vie même. La littérature québécoise ne compte pas beaucoup d’oeuvres de ce genre, où l’on sent palpiter, dans la nature (et dans les livres) comme dans l’expérience d’un homme, « adolescent de cinquante-six ans », le coeur de l’existence.

Je ne vous dirai pas le sens qu’a le mot « iotékha' » dans la langue mohawk. Robert Lalonde le donne, bien sûr. Il faut le lire.

Eh bien! la guerre, par Monique Bosco, Éditions HMH, coll. « Constantes », 193 p., 22,95$.

Iotékha’, par Robert Lalonde, Boréal, 165 p., 19,95$.

EH BIEN! LA GUERRE

J’avais neuf ans au moment de la guerre d’Espagne et je ne me souviens plus de ce que j’ai bien pu en penser. Je crois qu’il m’aura fallu Malraux, bien plus tard. L’Espoir. Le beau titre, le beau projet. Mais à l’époque, à mon époque, on croyait que les enfants devaient être tenus à l’écart de l’actualité, on n’avait pas le droit de lire les journaux. Il y eut la radio alors, et ma grand-mère, l’oreille collée contre le poste, écoutait les éructations de Hitler. Elle se répandait alors en injures allemandes, que je ne comprenais pas trop – même si je comprenais le sens -, en imprécations, tout en se refusant à me traduire le mot à mot du discours. Ainsi, toute petite, j’ai entendu la voix de Hitler.

Monique Bosco