Guitares de stars

On vient de partout pour se procurer une guitare qui porte sa marque. Pas étonnant: depuis bientôt 30 ans, le Québécois Robert Godin ne cesse de révolutionner cet instrument.

Garou aime en jouer, les Gipsy Kings aussi, le chanteur hip-hop Wyclef Jean, le chanteur malien Habib Koité et le musicien de jazz Kazumi Watanabe… C’est également l’instrument fétiche d’auteurs-compositeurs-interprètes renommés, comme Jean-Jacques Goldman, Leonard Cohen, Michel Cusson et John McLaughlin. Tous grattent les cordes d’une guitare née dans les Cantons-de-l’Est, dans les ateliers de Guitares Godin.

Le concepteur de ces guitares, Robert Godin, est un peu le Céline Dion, le Luc Plamondon, le Guy Laliberté de la lutherie. Son entreprise est le plus important fabricant de guitares d’Amérique du Nord. Ses concurrents Fender et Gibson produisent six fois plus d’instruments, mais ils font appel à la sous-traitance en Chine. Pas Godin. Les 600 employés de ses six usines – quatre en Estrie, une dans les Bois-Francs et une autre au New Hampshire – produisent plus de 250 000 guitares par an, dont 95 % sont exportées dans 60 pays, pour un chiffre d’affaires annuel d’environ 40 millions de dollars.

« La guitare est le seul instrument de musique encore en évolution », dit Robert Godin, qui joue un rôle important dans la conception des guitares. C’est largement grâce aux innovations de ce maître artisan âgé de 60 ans que Guitares Godin a trouvé sa place parmi les grandes marques mythi-ques, aux côtés des Fender et des Gibson.

Malgré ses succès, Robert Godin est inconnu du grand public québécois. Parce qu’il se cache, littéralement ! Le siège social de son entreprise loge dans un immeuble banal, sans enseigne, en banlieue de Montréal. « On a même payé pour faire enlever notre numéro de téléphone de l’annuaire ! » explique le président. Dans un univers peuplé de musiciens obsédés par la qualité de leur jeu, nombreux sont ceux qui vouent un culte à leur guitare. Pour ceux-là, Godin est une vedette. « Le téléphone sonnait sans cesse. Les guitaristes voulaient tous venir visiter l’usine, raconte-t-il. On n’avait plus le temps de faire des guitares ! »

L’homme est passionné par ces instruments depuis l’âge de sept ans. À 13 ans, il enseigne à l’école de musique de sa tante, La Tosca, rue Saint-Hubert, à Montréal. À 15 ans, il en devient copropriétaire – une affaire d’héritage. Aussitôt, il transforme l’école en magasin et en atelier de réparations.

Les idées ne lui ont jamais manqué. À 15 ans, déjà, il remplaçait les cordes de métal des guitares électriques par des cordes de banjo, beaucoup plus fines. Puis, pour que les guitares acoustiques soient plus faciles à manier, il modifiait le manche, le rendant plus mince, moins large. Il a aussi créé la première guitare acoustique au monde sans ouverture dans la caisse – une source importante de distorsions sonores sur scène. Et il a aussi été le premier au monde à brancher une guitare acoustique sur un ordinateur. Un de ses modèles de la série A, l’Acousticaster, permet de passer du mode acoustique au mode électrique sur la simple pression d’un bouton. « Godin est le seul fabricant qui offre cette possibilité », dit Mike Normand, du groupe pop-rock québécois Tailor Made Fable.

La nature a doté Robert Godin de deux caractéristiques qui le prédisposaient à une carrière de luthier plutôt que de guitariste. D’abord, il est gaucher. Ce qui constituait à l’époque un désavantage pour un apprenti guitariste – les instruments et les méthodes étaient alors faits pour les droitiers. Sans compter qu’il n’avait pas, de son propre aveu, le talent pour réussir la grande carrière dont il rêvait. Par contre, il est doté d’un avantage rarissime : il possède l’oreille absolue, faculté qui permet d’identifier une note précise sans diapason.

Lorsqu’il convertit l’école de sa tante en magasin, en 1963, le showbiz mondial est en pleine explosion. C’est l’époque des Beatles et des Rolling Stones. Il y a moins de 10 ans que la guitare est passée du statut d’instrument d’accompagnement à celui, plus prestigieux, d’instrument qui tient la ligne mélodique. « Les guitares de l’époque n’étaient pas adaptées à ce nouveau rôle, dit Robert Godin. Les cordes ne vibraient pas assez longtemps pour rendre la mélodie. » Il expérimente différentes cordes et finit par les fabriquer lui-même. Il commence alors à attirer une clientèle qui vient de loin, notamment de Toronto.

En 1967, à 19 ans, il fait la connaissance, au cours d’un voyage de chasse en Estrie, de Normand Bouchard, fabricant de fenêtres en bois de La Patrie. Lequel, dans ses temps libres, bricole des guitares. Godin en rapporte quelques-unes à Montréal et les améliore. Les deux hommes se lancent alors dans la fabrication de pièces pour quelques grandes marques américaines. « Le bois et la main-d’œuvre qualifiée étaient abondants à La Patrie. Pour les fabricants de guitares américains, on ne coûtait pas cher et on offrait de la qualité », dit Robert Godin dans la salle de réunion de son entreprise, décorée d’une centaine de guitares, qui laissent peu de place au mobilier !

Mais Godin se lasse vite du rôle de sous-traitant. En 1982, il construit une usine de fabrication de guitares à La Patrie, où il produit son premier modèle acoustique, la Seagull. Guitares Godin prend son envol.

Au fil du temps, il créera huit modèles, dont la Redline (pour le heavy metal), la série Performance (pour le blues et le rock) et la série Signature (pour le jazz). « Le rapport qualité-prix des guitares Godin est excellent », dit Stéphane Isabelle, acheteur chez Archambault. Il y a des modèles pour tous les guitaristes, du débutant au professionnel. Les prix vont de 300 à 3 600 dollars.

Certains de ces modèles ont marqué l’industrie. La Godin 5th Avenue, par exemple, inspirée des guitares jazz des années 1950 mais adaptée pour produire des sons plus modernes, a remporté des prix de design. Et c’est dans la série Multiac que se trouve l’instrument de prédilection du célèbre guitariste espagnol Paco de Lucia.

« Nos clients ont davantage le profil d’artistes que de vedettes », dit Fred Di Santo, responsable des relations avec les artistes. Il cite notamment les musiciens qui accompagnent les chanteurs pop américains Justin Timberlake et P!nk. David Wren, copropriétaire du magasin de guitares The Twelfth Fret, à Toronto, qui vend des modèles Godin depuis son ouverture, en 1977, note pour sa part qu’un bon nombre de grands musiciens qui font de la publicité pour d’autres marques montent sur scène avec une Godin !

« Robert est un visionnaire. Il continue à faire ce qui l’a toujours passionné, dit son épouse, Janet. Il apporte des idées. Ensuite, il collabore avec les ingénieurs de façon à les mener à bien. » Elle organise les visites des usines pour les distributeurs et les grands noms du monde musical. Les deux fils du président, nés d’une union précédente, travaillent aussi pour l’entreprise.

« Quand il est à Toronto, Robert passe chez nous pour jaser », dit David Wren, copropriétaire du magasin The Twelfth Fret. Il le décrit comme un homme à la fois réaliste et fantasque. « Pour me démontrer la solidité d’un étui qu’il avait construit, il a mis une guitare de 4 000 dollars dedans et l’a jeté dans l’escalier ! »

Robert Godin valorise le contact direct avec les artistes et les marchands. L’entreprise s’occupe donc elle-même de la distribution, sans intermédiaire. Le patron a d’ailleurs longtemps sillonné les routes de la Nouvelle-Angleterre dans sa fourgonnette pour aller vendre ses guitares ! Aujourd’hui, il consacre le tiers de son temps à parcourir le Canada, les États-Unis, l’Europe et l’Amérique latine pour donner des conférences à l’occasion de séminaires, notamment à la célèbre école de musique de Berklee, à Boston. Il explique les qualités de ses guitares et sonde les besoins des guitaristes. « Ce sont les rêves des musiciens qui comptent, dit-il, pas les miens. »

Pour en savoir plus :

Le troisième Salon de Guitare de Montréal réunira de grands luthiers du 3 au 5 juillet 2009 au Palais des congrès.

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De l’arbre à la scène

Il faut un seul arbre – principalement du cèdre, mais aussi de l’épinette, de l’érable argenté, de l’érable dur, du merisier, du peuplier et des bois exotiques – pour produire les 250 000 instruments qui sortent chaque année des usines de Guitares Godin. Un gros arbre de 2 m de diamètre, long de 100 m, vieux de 400 ans, qui assure un bois uniforme. « Nous ne négligeons aucune étape de la production », dit Robert Godin, qui contrôle toute la chaîne, « de l’arbre à la scène ».

Renaud Goyette, directeur de l’usine de Richmond, en Estrie, part cinq fois par année à la recherche de ces arbres de grande qualité, qu’il trouve habituellement en Colombie-Britannique. « Il en reste, dit-il, mais on doit marcher jusqu’au fin fond des forêts pour les trouver. » Goyette supervise la coupe et le transport du bois à l’usine. Celui-ci est mis à sécher pendant deux à trois ans avant d’être utilisé.

Robert Godin a de nombreux brevets et inventions à son actif, mais la production demeure quasi artisanale. « L’attention aux détails est très importante », dit-il.

 

 

 

 

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