Guyana

Extrait du roman Guyana, par Élise Turcotte, avec l’aimable autorisation des éditions Leméac.

Extrait du roman Guyana, par Élise Turcotte

Il me restait une chose à régler.

         La fin des classes arriverait bientôt, mon année en guerre allait aussi se terminer, et je voulais que tout soit parfait. Une toute petite contrariété me donnait pourtant l’impression du devoir inaccompli. Il est vrai que le moindre empêchement cache parfois de sombres lendemains. Mais moi je suis née pour rester en vie, comme d’autres le sont pour s’épanouir dans l’absence ou ailleurs au paradis.

         J’ai composé le numéro de téléphone en me jurant que ce serait ma dernière tentative.

         Trois jours durant j’avais appelé, sans que personne ne réponde, pas même la voix préenregistrée d’Harriet. Je commençais à être irritée. C’était un commerce après tout, et j’étais une bonne cliente.

         Pourquoi n’y avait-il encore personne au bout du fil ?

         Un dernier essai. Ensuite, j’allais raccrocher pour de bon.

         Sauf que je n’y arrivais pas.

         J’écoutais la sonnerie avec l’attention d’un soldat qui attend ses instructions.

         Et puis l’appréhension d’un événement plus définitif que je ne l’avais imaginé s’est insinuée en moi. La sonnerie s’est mise à résonner comme si j’étais dans l’autre pièce, vide, à la veille d’un départ.

         Le salon de coiffure était peut-être fermé, même si cela paraissait improbable. J’ai pensé que s’il lui était arrivé quelque chose, je ne le saurais jamais. Si elle était seulement partie travailler ailleurs, je ne pourrais pas la retrouver. Je ne connaissais pas son nom de famille. Je ne le lui avais jamais demandé.

 

         Philippe voulait à tout prix son rendez-vous avec Kimi. Ses cheveux poussaient en épi sur sa nuque et il n’aimait pas ça. L’obsession allait s’emparer de lui et il aurait bientôt l’impression qu’une métamorphose avait commencé. Son propre corps était un lieu de questionnement inouï. Son corps, le monde, le moment où l’on se sent aspiré par une puissance inconnue.

         Il m’avait demandé ce matin-là de téléphoner une autre fois.

         – Mes cheveux, maman, avait-il imploré.

         Je redoutais le moment de lui avouer qu’il faudrait peut-être chercher quelqu’un d’autre.

         Les cheveux de Philippe, c’est sérieux. Plus sérieux encore le fait d’accepter d’être touché par des mains étrangères. Kimi l’avait bien compris au premier rendez-vous. Ses gestes s’étaient naturellement moulés aux manières réservées de Philippe. Nous étions en deuil tous les deux, et Kimi avait un don : d’un seul regard, elle nous couvrait d’une douce certitude. C’est ainsi qu’elle avait tout de suite fait partie des nouveaux repères sur lesquels nous misions pour continuer notre vie.

         La scène se déroulait toujours de la même façon depuis un an :

Elle l’installait sur la chaise, entourait doucement ses épaules de la cape noire qu’il tirait ensuite sur ses cuisses pour défaire les plis tandis qu’elle agrafait le bouton dans son cou. Je me tenais derrière eux, elle me jetait un coup d’œil dans le miroir en souriant, puis faisait un commentaire sur les grands yeux de Philippe. La coupe de cheveux devait toujours mettre ses yeux en valeur. Quand elle commençait à couper, je m’assoyais juste à côté. Je faisais pivoter la chaise en feuilletant des revues. Les cheveux tombaient sur le linoléum beige. Philippe se détendait. Je parlais avec Kimi. Est-ce que Philippe nous écoutait? Je ne sais pas. Il scrutait son propre visage dans le miroir, regardait les gestes de la coiffeuse, esquissait parfois un début de sourire. Il se tenait très droit, et tranquille. Concentré, plus exactement, comme sur un problème mathématique. À la fin, lorsque Kimi sortait le rasoir électrique du tiroir, nous restions tous les deux silencieux. Comme j’aurais aimé me passer cet instrument sur toute la surface de la tête. Philippe, lui, se raidissait toujours un peu en entendant le bourdonnement. Les objets peuvent toujours déraper, n’est-ce pas ? Les mains peuvent faiblir, l’harmonie disparaître sous une goutte de sang derrière l’oreille. Et puis non, la coupe était terminée. Kimi réchauffait un peu de gel dans la paume de sa main. Malgré le regard réticent de Philippe, elle ébouriffait ses cheveux. Il trouvait ça trop, mais l’orgueil prenait le dessus, et il la laissait faire. Puis il enlevait la cape, pressé de s’en aller tout d’un coup. Il faut dire qu’à part Kimi, rien ne pouvait nous retenir dans ce salon. Je continuais à lui parler tandis qu’elle balayait les cheveux tombés par terre. C’est le moment que je préfère chez le coiffeur : le balai qui glisse doucement sur le sol, les cheveux qui finissent par former un amas, une tache compacte que l’on a envie de toucher. Mais l’on s’en garde bien. La toucher équivaudrait à se salir les mains avec une substance nouvellement morte. Mieux vaut une action bien accomplie, bien nette, bien tassée. C’est pourquoi je ne voulais pas trop m’attarder moi non plus dans ce salon qui était tout sauf net et précis. Quand la boule de cheveux était bien comprimée contre le mur, je payais et sortais à la suite de Philippe.

 

La suite dans le livre…

 

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