Haïti rongée par les démons

Aristide, qui aurait pu transformer une révolution populaire en entreprise d’unification et de construction nationales a préféré l’odeur âcre de la vengeance.

Il n’y a pas, dans notre hémisphère, de situation plus tragique que celle d’Haïti. Depuis 40 ans les nouvelles de Port-au-Prince nourrissent le désespoir : assassinats politiques, corruption, coups d’État, désertification, famine, analphabétisme, rien n’est épargné à cette république des Antilles, pas même la prolifération du triste sida que l’on évoque rarement, de peur d’accabler tout un peuple.

Pendant longtemps Haïti n’a été, pour les Québécois, qu’une terre de mission où notre clergé exerçait son ministère à l’abri de l’hiver, un terrain de jeu où nos touristes allaient satisfaire leurs besoins de soleil ou de sexualité exotique, un territoire expérimental pour les techniciens de l’aide aux pays sous-développés, jusqu’à ce qu’en retour le Canada devienne, pour 50 000 exilés, l’un des principaux refuges de la diaspora.

Pourtant depuis deux ans on ne parle d’Haïti, dans les médias, qu’à l’occasion du retour éventuel, impossible, désiré, souhaitable, imminent, du père Aristide, président élu par une majorité confortable (67 % des voix), mais néanmoins à son tour déchu. Reviendra ? Restera ? Sera-t-il, à son tour, assassiné comme de nombreux autres hommes politiques depuis l’indépendance ?

Claude Moïse et Émile Ollivier nous demandent d’oublier les péripéties du héros charismatique pour tenter, dans ce contexte, de repenser Haïti. « Nous sommes des intellectuels passionnés de politique », disent-ils, et voilà qu’ils écrivent le livre le plus lucide et le plus courageux qu’il m’ait été donné de lire sur leur pays d’origine, avec le recul que leur permet plus de 25 ans de séjour au Québec.

Désormais, avant de proposer des solutions simples à une situation complexe, il sera impératif de lire ce livre pour l’analyse historique qu’il contient, mais surtout pour la description des moeurs politiques que les auteurs souhaiteraient réformer. « Nous savons que la vérité ne va pas nécessairement dans le sens des émotions collectives. »

Claude Moïse est historien, Émile Ollivier sociologue et romancier, tous deux sont professeurs et réussissent, dans cet essai politique dense et sévère, à parler comme des fils d’Haïti que l’exil n’a rendus ni ambitieux ni amers.

Moïse et Ollivier ne sont pas tendres pour la classe politique haïtienne, ni même pour le père Aristide. Ils vont compter, désormais, de solides inimitiés chez leurs confrères intellectuels tout aussi passionnés qu’eux de politique, mais plus près de la foi que du souci démocratique.Repenser Haïti met en perspective une démarche politique qui a son origine dans le fait que le partage de l’héritage de 1804 n’a toujours pas été fait. Haïti est restée, depuis l’indépendance, quand les esclaves repoussèrent à la mer les colons français, livrée aux « démons » de la politique. Dès le lendemain de l’indépendance il y eut deux factions, celle des mulâtres qui auraient souhaité reprendre les grandes plantations et celle des anciens esclaves qui refusaient de revenir travailler sur ces terres. Cependant que les armées des uns et des autres s’affrontaient, que les généraux s’entre-tuaient, Haïti resta un comptoir qu’exploitèrent des marchands étrangers.

La classe politique haïtienne n’a pas de tradition démocratique et n’est pas même préoccupée par le développement du pays. Accéder au pouvoir et au Palais national, c’est pouvoir enfin s’enrichir, toucher un pourcentage sur les transactions douanières et finir ses jours à l’étranger. A ce rituel s’est ajouté le commerce de la drogue, depuis une quinzaine d’années, qui nous rappelle qu’aucun pays, si pauvre soit-il, ne peut évoluer en dehors de la mouvance internationale.

Ce n’est pas nouveau. On sait que Cuba est à deux pas d’Haïti, et que Castro exerça longtemps une fascination particulière sur la génération des années 60. Nationalistes, marxistes, chrétiens, les intellectuels haïtiens ont été tentés par des solutions miracles, la dernière en date se nommant Aristide. Or il n’y a pas de miracle à l’horizon, aucune prière ne remplacera le travail et la patience. Ce n’est pas l’impérialisme yankee, rappellent Moïse et Ollivier, qui a créé la pauvreté d’Haïti. « On n’a même pas été capable de conserver et de renouveler ce que l’occupation américaine (1916-1934) avait légué en fait de services publics et de savoir-faire. »

Moïse et Ollivier se sont volontairement cantonnés dans la sphère politique. S’ils parlent des militaires, de l’Église, de justice et d’éducation, c’est en rapport avec l’appareil d’État. S’ils décrivent le comportement de la bourgeoisie, c’est pour lui reprocher son apolitisme. Ils n’ont pas décidé de repenser Haïti pour régler des comptes, faire le procès des macoutes, relancer les oppositions. Au contraire, ces intellectuels, passionnés de politique, voient celle-ci, dans sa forme démocratique, comme l’occasion de réunir les forces progressistes en vue de remettre Haïti sur la carte du monde plutôt que de la laisser sur celle des misères.

Les lecteurs étrangers, pour la plupart, n’auront aucune difficulté à se sentir touchés par l’intelligence généreuse de ces analyses. Les lecteurs haïtiens risquent de se partager. Rappelons qu’aux élections qui ont suivi le départ du fils Duvalier « il n’y avait pas moins de 34 candidats à la présidence dont 20 représentants des partis politiques et 14 indépendants ». La classe politique haïtienne est éclatée. Aristide, qui aurait pu transformer une révolution populaire en entreprise d’unification et de construction nationales a préféré l’odeur âcre de la vengeance. La démocratie, rappellent Moïse et Ollivier, ne se nourrit pas d’intolérance. Évidemment il n’y a pas que la culture politique d’Haïti qu’il faut repenser. Ce sera, souhaitons-le, l’objet d’un prochain ouvrage.

Repenser Haïti, par Claude Moïse et Émile Ollivier, éd. du Cidihca, 254 pages, 24,95 $.

Repenser Haïti

Plus que jamais, dans ce pays que nous avons retrouvé après 25 ans d’absence, c’est le règne de la débrouillardise, des combines et des passe-droit. Du mépris aussi. De la sauvagerie assurément et du cynisme à profusion. Il en est résulté une conscience sociale défoncée dont on n’a pas encore mesuré l’ampleur, d’une classe sociale à l’autre, du haut en bas de l’échelle sociale. Vaincu, démoralisé, terrorisé, réduit au silence, l’individu ne pense plus, c’est trop douloureux; il n’a pas la force d’agir, c’est trop risqué; alors il se laisse aller et laisse aller les choses jusqu’à l’extrême dégradation.

Claude Moïse et Émile Ollivier

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