Halák : l’homme derrière le masque

Si les prouesses de Jaroslav Halák ont conquis le Québec au printemps, elles ont aussi embrasé sa Slovaquie natale, a constaté notre journaliste en mission à Bratislava pour retracer le passé de l’ange gardien du Tricolore.

Halák : l'homme derrière le masque
Photo : Dave Sanford / Getty Images

Deux bols de chips, des strúdla aux pommes maison et une bouteille de whisky irlandais trônent sur la table du salon. Nichés au fond de leur canapé, les Halák sont nerveux, mais fin prêts. Le match peut commencer.

À la télé tchèque, qui retransmet le signal d’un réseau américain, l’annonceur du Centre Bell vient de présenter leur fils à la foule en liesse : « Et le numéro 41, number 41, Jaroslaaaav…. Halák ! »

Les Montréalais – et une bonne partie des Québécois – ne sont pas les seuls à avoir vibré au rythme des exploits inespérés du Canadien ce printemps. La fièvre des séries a aussi contaminé Bratislava, capitale de la Slovaquie et ville natale du gardien-vedette du Tricolore. En cette chaude soirée de la fin mai, à près de 7 000 km de la métropole québécoise, des dizaines de cafés et de bars sportifs de la ville présentent le match de demi-finale contre les Flyers de Philadelphie. C’est sans compter les nombreux Slovaques qui regardent la partie par Internet, dans leur salon, leur cuisine ou leur chambre à coucher.

Nulle part, sans doute, l’atmosphère n’est aussi fébrile que dans le modeste logement des Halák, au huitième étage d’une des innombrables tours d’habitation de Petržalka, le quartier le plus densément peuplé d’Europe centrale. Érigée près des rives du Danube sous le régime communiste, cette « jungle de béton », comme les résidants surnomment le secteur, a sinistre allure. Pour se rendre chez les Halák, il faut emprunter un minuscule et bruyant ascenseur barbouillé de graffitis. Leur petit cinq-pièces, propre et plutôt lumineux, a bien meilleure mine, avec ses parquets en bois et son mobilier moderne.

« Je ne manque pas un seul match, même les soirs de semaine », dit fièrement Jaroslav père, vêtu d’un jean et d’un t-shirt du Canadien, en m’accueillant dans son salon, où trône, près de la télé à écran plat, une collection de trophées et de médailles remportés par son fils.

Halák à ses premières armes.
Photo : collection privée

À l’heure slovaque, les matchs débutent à 1 h du matin, quand Bratislava dort à poings fermés, et se terminent à près de 4 h. Qu’à cela ne tienne : le paternel, un costaud à forte moustache, fait une sieste en soirée pour arriver en forme le lendemain au garage où il travaille. Sa femme, Jarmila, une souriante rousse, fin quarantaine, dont les yeux marron brillent quand elle parle de son fils, se dit généralement trop anxieuse pour regarder toute une partie.

À son boulot, dans une cafétéria d’école primaire, on ne lui demande pas tant si le Canadien a gagné que si « Jaro » (prononcez « Yaro ») a bien joué…

QUELQUES PHRASES EN SLOVAQUE…

Strielà dà va gol !
(« Il lance et compte ! »)

Skely zàkork halàka !
(« Quel arrêt de Halák ! »)

Qu’il gagne ou qu’il perde, « Jaro » est déjà une vedette ici. Dans les étroites rues piétonnières du centre historique, à l’ombre du château médiéval de Bratislava, dans les allées animées du Centrálne trhovisko (marché central) ou encore dans les tramways rouges qui sillonnent la ville, tout le monde ou presque connaît son nom. Les journaux se font quotidiennement l’écho des exploits du jeune Slovaque, qui ont permis de tenir en échec les meilleurs joueurs au monde – les Crosby, Ovechkin et Malkin – et d’éliminer coup sur coup les Capitals, meilleure équipe de la saison, et les Penguins, champions en titre de la Coupe Stanley.

« Mes amis me demandent parfois ce que j’ai donné à mon fils pour qu’il soit si bon, dit Jaroslav père. Je réponds : des carottes et du Viagra ! »

Aux Jeux de Vancouver, son fils a mené l’équipe de la Slovaquie au pied du podium (quatrième place), un résultat inespéré pour ce petit pays de 5,5 millions d’habitants. Au passage, les Slovaques ont vaincu les puissants Russes, puis les Suédois, champions olympiques en titre. « À mon avis, c’est la meilleure performance de l’équipe slovaque, ça surpasse même notre médaille d’or aux Championnats du monde de 2002, où le niveau de jeu était moins élevé », dit Ján Filc (prononcez « Filtch »), vice-président de la Fédération slovaque de hockey et entraîneur de l’équipe nationale aux derniers Jeux olympiques. « Jaro était dans sa bulle : pendant tout le tournoi, on a échangé seulement trois phrases. Sans lui, on ne se serait jamais rendus aussi loin. »

Chez les Halák, à Bratislava. Père, mère, frère et belle-soeur
sont fiers de « Jaro », mais n’ont aucune idée de l’immense
engouement des Québécois pour celui-ci.
Photo : Tomas Halasz pour L’actualité

 

« Halák nous rappelle qu’on peut faire quelque chose de grand sur la scène mondiale », dit l’ex-joueur étoile des Nordiques de Québec Peter Stastny, aujourd’hui député slovaque au Parlement européen. Le hockey, selon lui, est l’un des rares symboles dont son pays peut être fier, et les hockeyeurs en sont les meilleurs ambassadeurs.

Après la dissolution pacifique de la Tché­coslovaquie en une moitié tchèque et une moitié slovaque, en janvier 1993, le hockey a servi de cri de ralliement à tout le pays, rappelle-t-il. En vertu des règlements de la Fédération internationale de hockey (FIH), la Tchécoslovaquie pouvait conserver une seule équipe au sein de la division élite, qui regroupe les 16 meil­leurs pays. Les Tchèques, deux fois plus nombreux, l’ont obtenue. Les Slo­vaques, menés par Stastny, ont dû livrer une longue bataille, aussi bien sur la glace que dans les couloirs de la FIH, pour finalement se qualifier aux Championnats du monde de 1996. Ils ont depuis remporté trois médailles, dont l’or en 2002.

« La Slovaquie a toujours produit des talents offensifs exceptionnels, dit Stastny, entraîneur de l’équipe nationale en 2002 et en 2006. Notre faiblesse, c’était devant le filet, jusqu’à l’émergence de Peter Budaj [gardien de l’Avalanche du Colorado] et, bien sûr, de Jaro. »

Le plus célèbre des frères Stastny a suivi de près, par satellite, les exploits du nouveau héros montréalais. Mais la « halákmanie » n’a pas frappé Bratislava aussi fortement que le Québec. Vers la première semaine de mai, quand les Glorieux ont éliminé les Capitals et les Penguins, le gardien slovaque récoltait à lui seul autant d’attention médiatique au Québec que tout le secteur de la santé ou que l’ensemble des sujets liés aux personnes âgées, aux enfants, aux adolescents, à la pauvreté, à la violence et aux autochtones, selon Influence Communication.

Enfant, Halák suivait religieusement les résultats de la LHN,
diffusés à la télé slovaque. Il collectionnait les cartes de hockey.
Et se souvient du jour où il a obtenu celle de Patrick Roy.
Photo: collection privée

Quand je raconte aux Halák qu’une entreprise de communication a mis la main sur le bâton avec lequel leur fils a aidé à éliminer les Penguins et a offert aux partisans de se faire photographier aux côtés de ce « saint-graal », ils hochent la tête d’un air incrédule. « C’est pas un peu exagéré ? » dit Jarmila. Elle et son mari ont bien vu, dans YouTube, les vidéos de la foule du Centre Bell se prosternant devant Jaro après un arrêt spectaculaire. Mais ils ne parlent ni l’anglais ni le français, ils n’ont jamais entendu les envolées lyri­ques de Ron Fournier ni celles des grandes gueules de L’attaque à 5, de La zone et de L’antichambre, qui passent des heures à décortiquer devant la caméra les moindres gestes du Canadien, été comme hiver.

Ils n’ont encore jamais mis les pieds au Centre Bell, ni même foulé le sol de l’Amérique. « On a peur de l’avion », explique Jarmila Halák.

Ils ne peuvent guère compter sur leur fils pour leur expliquer l’intensité de la fièvre qui s’est emparée du Québec au printemps. C’est un code tacite : Jaro ne parle jamais de hockey ou de ce qui s’y rattache avec ses parents ou ses deux frères, Miroslav, 17 ans, et Roman, 27 ans, préposé au service dans un garage. Les Halák sont, du reste, aussi peu bavards que leur fils, qui, contrairement à Patrick Roy (à qui on le compare souvent), ne parle même pas à ses poteaux…

Deux jours auparavant, lors d’une première visite chez les Halák, j’avais demandé à Roman, qui habite dans la même tour que ses parents avec sa femme et leur bébé, de décrire son frère de 25 ans en un mot. Au bout d’un long silence embarrassé, son téléphone cellulaire a sonné. C’était Jaroslav lui-même, qui l’appelait de Montréal. Roman n’a jamais répondu à ma question.

Quand je me suis tourné vers Jaroslav père, il a regardé mon interprète d’un air sévère. « A-t-il toujours des questions aussi stupides ? » Puis, en riant, il a rempli mon verre de whisky. « Je gardais cette bouteille depuis un an. »

Sa femme est heureusement venue à ma rescousse. « Le meilleur mot pour décrire Jaro, c’est « travailleur » », dit Jarmila Halák, peu surprise du parcours de son fils. « À quatre ans, il disait déjà vouloir devenir gardien de but, mais il commettait des fautes de syntaxe [il disait brankaristicky hokejista au lieu de hokejovy brankar, soit « hockeyeur de gardien de but » au lieu de « gardien de but de hockey »], ce qui faisait rire toute la famille », raconte-t-elle.

Enfant, Jaroslav avait une silhouette plus large qu’aujourd’hui, dit-elle, photo à l’appui. « Des gens lui ont dit qu’il ressemblait à Vladimir Dzurilla, un légendaire gardien slovaque. Il était tellement fier ! »

Halák avait à peine deux ans quand il a appris à patiner, sur un étang glacé de son quartier, à l’aide de lames attachées à ses bottes d’hiver. Mais ce n’est qu’à huit ans qu’il a enfilé pour la première fois un véritable uniforme de gardien de but.

« Je l’ai vu jouer au hockey-balle dans la rue et je l’ai invité à faire un essai sur la patinoire », raconte Milan Sitár, son tout premier entraîneur au club Ružinov, dans le quartier ouvrier du même nom, situé de l’autre côté du Danube, à une quinzaine de minutes en tramway de la vieille ville. « Je lui ai lancé cinq rondelles et j’ai tout de suite vu ses réflexes. »

Ses parents jurent que c’est leur fils qui a pris, seul, l’initiative d’aller cogner à la porte de l’aréna. « Il ne voulait même pas être accompagné. J’ai demandé à ma mère d’aller le surveiller de loin », raconte Jarmila Halák.

La chambre du joueur.
Photo : Tomas Halasz pour
L’actualité

Chose certaine, Milan Sitár, un quadragénaire au visage d’adolescent malgré ses cheveux gris, a joué un rôle clé dans la vie du jeune Halák. « Quand Jaro avait 15 ans, je subissais des pressions d’autres parents qui voulaient que leur fils garde le but à sa place », dit Sitár, qui m’accueille dans le vestiaire sombre de l’aréna de Ružinov, au milieu de centaines de chandails dégageant une forte odeur de sueur. « Jaro n’avait pas d’argent pour l’équipement, j’ai dû me battre pour le garder devant le but. »

L’année suivante, son protégé passait au HC Slovan, dans l’Extraliga, la ligue élite. Frustré de son temps de jeu, il a rapidement claqué la porte et est revenu au Ružinov. « Ce n’est pas le genre à accepter d’être deuxième ou troisième gardien, dit Milan Sitár. Il a une mentalité de bulldog. Ce n’est pas tout le monde qui veut se mettre devant des rondelles qui arrivent à 120 km/h ! Les gardiens ont leur propre monde et il faut le respecter. »

« Jaroslav était parfois très émotif, confirme Jarmila Halák. Quand il accordait de mauvais buts, il s’enfermait dans sa chambre et refusait de parler… »

C’est en 2003 que le jeune Halák attire pour la première fois l’attention des dépisteurs de la LNH. Ce printemps-là, il remporte la médaille d’argent avec l’équipe slovaque aux Championnats du monde des moins de 18 ans et est élu meilleur gardien du tournoi. Quelques mois plus tard, il s’assoit nerveusement devant son ordinateur pour suivre le repêchage de la LNH. N’ayant pas encore vu son nom apparaître après quatre tours (et 136 choix), il ferme son écran. Il sera finalement choisi au 271e rang.

Amèrement déçu, Halák tente le tout pour le tout afin de se rapprocher de la LNH. Il met le cap sur Lewiston, dans le Maine, où il joue avec les MAINEiacs, de la Ligue de hockey junior majeur du Québec. Hébergé dans une famille américaine, il peaufine son anglais en regardant la lutte et les dessins animés Family Guy. Après un séjour dans la Ligue de la côte Est, il se joint au club-école du Canadien, les Bulldogs de Hamilton, où il se démarque à nouveau. En 2007, à la veille des séries éliminatoires de la Ligue américaine, il doit cependant céder sa place à un certain Carey Price, déjà étiqueté « sauveur » de l’équipe. Encore une fois, Halák devra se battre pour gagner sa place.

Trois ans après ses débuts dans la LNH (une victoire par 3 à 2 contre Columbus), il semble avoir gagné son pari. Ses performances éblouissantes en séries éliminatoires risquent de forcer la main à l’état-major du Canadien. Mais le vent tourne vite à Montréal, et Jarmila Halák en est bien consciente. Alors que le match contre les Flyers tire à sa fin, elle me pose la question qui torture des milliers de partisans : « Vont-ils garder Price ou mon fils ? »

Quoi qu’il advienne, fiston délaissera son logement près du Centre Bell et passera l’essentiel de l’été à Bratislava, dans sa petite chambre d’enfance aux murs tapissés de souvenirs du Tricolore et d’où on peut apercevoir les montagnes de l’Autriche, à quelques kilomètres. Il en profitera pour rénover et décorer le petit appartement qu’il vient d’acheter dans une tour du même quartier avec Petra, sa conjointe depuis plusieurs années.

Avec son salaire de 800 000 dollars américains (soit 70 fois le salaire moyen en Slovaquie), et sans compter la spec­taculaire augmentation que son agent s’apprête à lui négocier, Halák aurait pu s’acheter une luxueuse demeure dans un quartier chic. Mais à quoi bon s’il n’y réside que quelques mois par an ? demande sa mère.

Les millions que s’apprête à empocher Jaroslav ne changeront rien à sa vie à elle ni à celle de son mari, jure-t-elle. « C’est son succès, son argent, sa vie », dit Jarmila Halák, qui a vécu la majeure partie de son existence sous le régime communiste. « Même s’il nous offrait une maison neuve, on refuserait. On a une bonne vie. Et puis, déménager, c’est compliqué… »

Son mari envisage une seule « folie » : faire fi de sa peur de l’avion et s’envoler pour Montréal si Jaro se rend en finale de la Coupe Stanley l’année prochaine. Et, qui sait, en profiter pour voir un défilé rue Sainte-Catherine…

L’immeuble où a grandi Jaroslav et l’étang sur lequel il a appris à
patiner, dans le quartier Petržalka.
Photo : Tomas Halasz pour L’actualité

 

Le centre historique de Bratislava.
Photo : Tomas Halasz pour L’actualité

L’avenir incertain du hockey slovaque >>

L’avenir incertain du hockey slovaque

La Slovaquie s’apprête à accueillir le Championnat du monde de hockey de 2011. Ján Filc, vice-président de la Fédération slovaque de hockey, aimerait que les autorités en profitent pour investir dans les infrastructures sportives du pays, en déliquescence depuis la fin du régime communiste.

La Slovaquie ne compte que quelques dizaines d’arénas, souvent dans un piètre état. Et le nombre de joueurs décline. À l’époque communiste, l’État subventionnait ce sport. Or, beaucoup de familles n’ont plus les moyens d’offrir à leurs enfants le coûteux équipement de hockey.

Combien de Halák, de Chára (Bruins de Boston), de Gaborik (Rangers de New York) ou de Hossa (Blackhawks de Chicago) le pays pourra-t-il continuer à produire dans ces circonstances ? demande Filc.

 

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