Hamlet chez les indiens

Dans son film Mesnak, le réalisateur huron Yves Sioui Durand raconte une histoire tragique inspirée de Hamlet, de Shakespeare. Et s’interroge sur l’avenir des Amérindiens.

Photo du film : Stefan Ivanov

Être ou ne pas être indien ? C’est la question que pose Mesnak, premier long métrage de fiction réalisé en français par un autochtone au Québec (à l’affiche le 17 février). Inspiré de Hamlet, de Shakespeare, ce film raconte l’histoire de Dave, un Amérindien dans la vingtaine adopté par des Montréalais à l’âge de trois ans. Ignorant tout de ses origines, il reçoit un jour par la poste une photo de sa mère biologique. Il se rend alors à la réserve (fictive) de Kinogamish, où il est né, afin de retrouver ses racines. Un retour douloureux.

Huron par sa mère, Yves Sioui Durand, 60 ans, a fait de la perte d’identité le pivot de l’histoire. Lui-même n’a obtenu le statut d’Amérindien – que sa mère avait perdu en épousant un non-autochtone – qu’une fois adulte. Il se considère comme un autochtone à part entière et non comme un métis.

Homme de théâtre, il a cofondé en 1985 – avec sa conjointe, Catherine Joncas – Ondinnok, une compagnie théâtrale autochtone d’expression française. Il a écrit une vingtaine de textes dramatiques pour Radio-Canada et présenté une dizaine de créations au Canada, en Europe et au Mexique. Il signe le scénario de Mesnak (du nom d’une tortue symbolisant la terre et la mémoire de l’humanité) avec l’écrivain Louis Hamelin et le cinéaste Robert Morin.

Loin des clichés hollywoodiens sur les Indiens, Mesnak jette un éclairage cru sur le quotidien d’une réserve qui pourrait se trouver n’importe où au Canada. Inceste, alcoolisme, drogue, violence, suicide… « C’est le portrait d’un monde en plein déracinement culturel et physique, dit le réalisateur, barbichette blanche et crâne lisse. Une façon de tirer la sonnette d’alarme avant que nous disparaissions tout à fait. »

Dans son film, deux visions s’affrontent, illustrant les contradictions et les tensions internes des communautés autochtones. Celle du chef, qui veut convaincre son peuple d’accepter une entente de coupe avec une entreprise forestière. Et celle du père de Dave, qui refuse les compromis et lutte contre l’assimilation.

Le cinéaste montre aussi les dérives liées à l’afflux d’argent dans les communautés grâce aux négociations menées par les conseils de bande avec des entreprises ou l’État. « Le plus important ne s’achète pas : nos valeurs, notre culture, nos traditions, qu’il faut protéger. » Son but : attirer l’attention sur les « choix cruciaux » qui attendent les autochtones du Canada. Et provoquer la réflexion sur leur avenir.

Comme dans le film inuit Atanarjuat: La légende de l’homme rapide (2001), de Zacharias Kunuk, la majorité des rôles de Mesnak ont été confiés à des acteurs autochtones non professionnels, parmi lesquels le député néo-démocrate de Manicouagan, Jonathan Genest-Jourdain. Tourné dans la réserve innue de Maliotenam, sur la Côte-Nord, le film comporte des répliques en innu. « Dans la réalité, les Innus mêlent leur langue au français, explique Sioui Durand. Je tenais à ce que le public entende cette langue menacée de disparaître. »

Aux images sombres de la réserve, le film oppose celles, lumineuses, de la nature, de la rivière, des forêts. « Pour nous, Amérindiens, l’identité repose sur un rapport plusieurs fois millénaire avec le territoire, dit le cinéaste. Or, aujourd’hui, 50 % d’entre nous vivent en ville. Comment, alors, redéfinir notre différence ? » À ses yeux, la création artistique est un moyen d’y parvenir. « L’art peut donner espoir aux jeunes générations en leur permettant de s’interroger, de s’imaginer dans l’avenir et de prendre part au monde. C’est le plus beau cadeau qu’on puisse leur faire. »

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