Hell.com, de Patrick Sénécal

Avec l’aimable autorisation de la maison d’édition À Lire.

 

Excédé, Daniel monte les marches qui mènent à la chaire, décroche du mur l’énorme crucifix et le jette au sol.

-Attention, ça vaut peut-être quelque chose. C’est la voix de Marie, derrière lui. Il a un geste indifférent.

-Le prêtre m’a dit qu’il avait déjà sorti tout ce qui avait de la valeur.

Il frotte ses mains poussiéreuses l’une contre l’autre pour ne pas salir son pantalon à cinq cents dollars et revient aux deux ouvriers dont le ruban à mesurer, quelques secondes plus tôt, s’empêtrait dans le crucifix.

Autour d’eux sont éparpillés sacs, coffres et outils, ainsi que deux lampes halogènes portatives qui pallient l’éclairage blafard fourni par les vitraux colorés.

-Bon ! Vous pouvez mesurer le mur, maintenant.

-Je ne parlais pas de valeur monétaire.

-Hein ?

Il se tourne vers Marie qui se tient toujours dans l’allée, les mains croisées devant son tailleur. Très élégante, comme d’habitude.

-Je parlais de valeur tout court, dans le sens premier du terme.

Daniel penche la tête sur le côté. Il respecte beaucoup Marie mais trouve lassante sa manie de vouloir faire réfléchir les gens sur tout et n’importe quoi. Elle veut peut-être se donner des airs de sage, de philosophe. C’est là l’une des deux causes qui l’empêchent de tomber amoureux d’elle. L’autre étant qu’il n’a tout simplement pas envie d’être amoureux.

-Tu veux le rapporter chez toi ?

La jeune femme se contente de sourire, habituée à l’ironie de son patron.

-Vingt-quatre pieds huit pouces, annonce l’un des ouvriers en laissant retomber la partie de son ruban.

Daniel, les mains sur les hanches, étudie le mur en soupirant. Sa collègue sort un calepin de son sac à main, le consulte, écrit quelque chose et annonce :

-Si on défonce les murs, on peut gagner dix pieds, mais ce ne sera pas assez.

-Ça fait presque trente-cinq pieds !

-Lauzon en a besoin de quarante.

-C’est quoi, là ? En bas de quarante pieds, son orchestre ne peut plus jouer ? Le violoniste va avoir le tuba de son voisin dans le front ?

-Il a besoin de quarante pieds, répète la femme en rangeant son calepin.

Daniel la rejoint.

-S’il n’est pas content, qu’il n’achète pas, c’est tout. Il y a Sauvageau qui veut aussi l’église pour faire des condos. Un client ou l’autre, je m’en fous.

Daniel se rend compte qu’il y a quelqu’un là-bas, près de l’entrée. Manifestement un homme. Sans doute un fidèle qui n’a pas encore compris que l’église n’offre plus de « service » depuis trois mois.

-C’est pas vrai, rétorque Marie.

-Quoi ?

-Que tu t’en fous. T’aimerais mieux que ce soit une compagnie orchestrale qui soit ici plutôt que des condos, j’en suis sûre.

Il laisse tomber son air irrité et se détend.

-Ça m’étonne toujours de constater à quel point tu me connais.

Elle ne dit rien, mais il y a de l’orgueil dans son regard. Daniel passe délicatement la main dans une mèche de ses longs cheveux noirs.

-Est-ce que c’est ma manière de te baiser qui en dit si long sur moi ?

-Daniel…

Elle a une petite moue amusée, mais sa voix se fait tout de même réprobatrice.

-… on est dans une église.

-Je croyais que tu étais athée…

-Je le suis.

-On défonce ou pas ?

C’est un ouvrier qui pose la question. Lui et son collègue attendent les ordres. Daniel consulte Marie du regard. Celle-ci répond à sa question muette :

-Que ce soit pour l’orchestre ou les condos, va falloir défoncer…

Il approuve, puis donne le signal aux ouvriers, Après quoi, il se met en marche dans l’allée centrale de l’église.

-Tu appelles Lauzon, tu lui expliques la situation et on verra.

Marie le suit en disant que c’est noté. Daniel remarque que le fidèle est toujours au bout de l’allée, les mains dans le dos. Quel pourcentage de la population pratique encore réellement? Vingt pour cent? Peut-être moins. À quand remonte la dernière fois où lui-même est allé à la messe? Alors qu’il est presque à la hauteur de l’individu, il lance à ce dernier en ralentissant à peine le pas :

-Il n’y aura plus de messes ici : l’église est fermée.

-Je vous remercie, mais les offices ne m’intéressent pas. Je suis ici pour vous, monsieur Saul.

Daniel s’arrête et se tourne vers l’inconnu, l’œil interrogatif. L’inconnu ajoute :

-À votre bureau, on m’a dit que je vous trouverais ici.

Il précise cela en évitant de regarder directement son interlocuteur. En fait, il semble surtout intimidé par Marie, à qui il jette un ou deux rapides coups d’oeil. Daniel est sur le point de congédier poliment l’inconnu : il y a tellement de gens qui souhaitent le rencontrer, impressionnés par son succès et sa fortune, que ce soit des journalistes, des étudiants ou de petits hommes d’affaires sans envergure qui espèrent lui soutirer un secret ou deux. Néanmoins, il prend une seconde pour étudier l’homme. Celui-ci doit avoir à peu près son âge, donc autour de quarante-trois ans, mais toute ressemblance s’arrête là, ou peu s’en faut : pas très grand, le cheveu sec plus jaune que blond, un menton presque inexistant, des lunettes à la mode qui n’arrivent pas à embellir ses yeux globuleux et cernés…

Bref, l’homme n’a pas été gâté côté physique, mais son manteau et ses souliers ne peuvent provenir que d’un portefeuille en pleine santé. Finalement, Daniel a peut-être affaire à quelqu’un d’intéressant.

-Monsieur…?

-Charron. Martin Charron.

La Rolex qui scintille au poignet de la main tendue ne laisse plus aucun doute sur son échelon social.

Daniel se met donc sur le mode « affaires » et serre la main, plutôt solide, et cette fois l’inconnu le regarde droit dans les yeux, avec l’air de celui qui attend quelque chose de précis.

-Enchanté, monsieur Charron.

Charron hoche la tête d’un air entendu, comme s’il avait prévu cette réaction, ce qui laisse Daniel perplexe, lui qui n’a pas l’impression d’avoir démontré quelque réaction que ce soit.

-Madame Marie Dubois, ma collègue.

Charron lui donne la main en marmonnant un « enchanté » maladroit, mais un éclair de concupiscence qu’il a bien du mal à camoufler traverse ses pupilles, aussi éclatant qu’inattendu.

-Et… qu’est-ce que je peux faire pour vous, monsieur Charron ? demande Daniel. Je suis très occupé et…

-Je n’en doute pas. En fait, j’ai une proposition d’affaires très intéressante pour vous.

Sa voix a un timbre bas, riche, une voix agréable en parfait contraste avec son physique ingrat.

-Vous auriez dû prendre rendez-vous avec ma secrétaire, cela vous aurait évi…

-C’est déjà fait. Le 5 juin, en après-midi.

Il affiche un bref sourire, ce qui laisse voir ses dents parfaitement blanches mais tellement mal alignées et si tordues que Daniel se demande comment elles arrivent à tenir en place.

-Mais je souhaitais que vous me voyiez avant notre rencontre officielle…

Là-dessus, il plante à nouveau son regard de poisson dans celui de son interlocuteur. Ce dernier, intrigué par ce comportement, l’examine avec un peu plus d’attention.

-Est-ce qu’on s’est déjà rencontrés, monsieur Charron ?

L’inconnu cligne brièvement des yeux de satisfaction.

-À jeudi, monsieur Saul.

En bredouillant un « au revoir » à peine audible à Marie, il déambule lentement vers la chaire de l’église.

Puis, comme s’il se sentait obligé d’expliquer, il se retourne :

-Je vais rester un peu.

Et il se met à observer les deux ouvriers qui démolissent les murs. Daniel hausse les épaules puis se dirige vers la porte, suivie de sa collègue. Sur le trottoir, ils marchent côte à côte.

-Drôle de gars, commente Marie. Tu le connais ou pas ?

-Je ne sais pas. J’ai l’impression de l’avoir vu il y a longtemps… Mais un tel visage, on ne tient pas tant que ça à s’en souvenir.

-Toujours aussi délicat… En tout cas, il a une très belle voix.

-T’as vu le look qu’il t’a lancé en te donnant la main?

Elle hoche la tête, l’air troublé, ce qui étonne son patron.

-T’es quand même habituée à te faire regarder comme ça par les hommes.

Elle esquisse un geste vague de la main, puis, s’arrêtant à un coin de rue :

-Ma voiture est là-bas. On mange un morceau quelque part avant de retourner à Montréal ? Je ne connais pas Saint-Lambert, mais je pense qu’il y a un petit resto par là…

-Non, j’ai un autre rendez-vous. Je vais partir tout de suite.

-On se voit ce soir ?

-Je sais pas trop. On a une réunion très tôt, demain…

Elle s’approche et lui serre les fesses. Un ado qui passe devant eux leur lance un regard amusé.

Come on, Daniel, ça fait presque deux semaines.

Il a un petit soupir vaincu. Au fond, il a résisté uniquement pour la forme. Il ne veut pas avoir l’air trop « facile », quand même.

-OK. Mais on ne reste pas jusqu’à quatre heures du matin !

-Promis.

Elle lui lance un clin d’oeil, puis s’éloigne. Il la regarde marcher un moment, déjà émoustillé en songeant à la soirée qui l’attend, puis se dirige vers sa Rolls garée dans une autre rue en remettant son cerveau sur le mode « travail ». Pour lui, il ne fait pas l’ombre d’un doute que Lauzon va acheter, même s’il manque cinq pieds. Et si l’affaire se conclut, ce sera la quatrième église que vendra Saul inc. en six mois. Son père, qui n’y croyait pas au départ, devra bien admettre que c’était une brillante idée !

Appuyé contre le capot, le chauffeur lit son journal. En voyant son patron approcher, il lance la feuille de chou sur le siège du passager et ouvre la portière arrière.

-Bonjour, monsieur.

-Bonjour, Benoît.

Daniel monte. Une minute plus tard, tandis que la voiture passe devant l’église qu’il vient de quitter, il aperçoit Charron sortant du lieu désacralisé. L’homme porte un gros objet dans ses bras et Daniel reconnaît l’impressionnant crucifix qu’il a lui-même décroché du mur. Charron serait-il un fervent pratiquant ? Drôle de type. Quel genre de proposition peut-il bien vouloir lui faire ?

De nouveau, il ressent la vague impression de l’avoir déjà vu.

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