Hemingway, Joyce et moi

Noceur, gigolo, pornographe… Avant de devenir un traducteur respectable, le poète montréalais John Glassco a mené une vie débridée dans le Paris des années 1920.

Le poète montréalais John Glassco a mené une vie débridée dans les années 1920

Il avait si bien traduit Saint-Denys Garneau et Alfred DesRochers que Gérald Godin l’avait nommé, plaisamment, ministre plénipotentiaire de la poésie québécoise auprès du monde anglophone. Mais John Glassco (1909-1981) était aussi poète. Il a décrit la vie rurale autour du lac Brome, dans les Cantons-de-l’Est, où il s’était installé dès 1937 pour y élever des chevaux.

Rien ne laissait soupçonner que ce gentleman-farmer, conseiller municipal du village de Foster, écrivait sous divers pseudonymes des romans « aphrodisiaques » peuplés de gouvernantes anglaises dominatrices et d’adeptes de la flagellation. Ni qu’il avait vécu en bohème à Paris de 1928 à 1932. Le récit romancé de ces années, Mémoires de Montparnasse (en lire un extrait >>), vient d’être traduit pour la première fois en français, aux éditions Viviane Hamy – et révèle un John Glassco désinvolte, bambocheur et absolument irrespectueux des bonnes mœurs.

Né dans le Mille-Carré-Doré, à Montréal, près du Musée des beaux-arts, John Glassco a grandi dans la somptueuse résidence de son grand-père, fondateur de la compagnie d’assurances Guaranteed. À 18 ans, il abandonne ses études à l’Université McGill pour devenir poète. Il s’installe dans un appartement de la rue Metcalfe et, pour payer le loyer, loue sa chambre à l’heure aux amis qui veulent y amener des filles. Son père, ayant eu vent de ce commerce illicite, lui accorde une allocation à condition qu’il mène une existence plus discrète.

Glassco en profite pour s’embarquer sur un cargo avec son ami Graeme Taylor, et il arrive à Paris en mars 1928. Vêtu d’un long manteau en raton laveur, il devient l’un des piliers des bars de Montparnasse. Il y croise les surréalistes André Breton, avec « sa coiffure Pom­padour », Robert Desnos, Marcel Duchamp, Man Ray et surtout sa muse, la fameuse Kiki, dont le profil, juge-t-il, a « la pureté linéaire d’un saumon farci ». Il fré­quente aussi la petite colonie d’expatriés américains : Heming­way, « presque aussi peu attirant que ses nouvelles », Peggy Guggenheim et Gertrude Stein, qui le chasse de chez elle quand il la traite de vieille taupe. Sa rencontre (et sa cuite) la plus marquante sera avec l’écrivain irlandais James Joyce.

Installé dans un atelier misérable, Glassco essaie de se dévouer à son art, mais il est constamment distrait par « le chemin velouté de la jouissance immédiate ». Prenant pour modèle Casanova, il s’enfonce dans « la voracité, l’oisiveté et la sensualité – les trois vices les plus aimables du catalogue ». Il passe un été sur la Riviera, collectionne les amours de hasard autant avec des femmes que des hommes, dont lord Alfred Douglas, l’ancien amant d’Oscar Wilde.

Le krach de 1929 va mettre fin à la fête. Glassco se fait couper les vivres et doit travailler comme dactylo auprès d’un vieil écrivain alcoolique et d’une aristocrate fauchée. Il se fait entretenir un temps par une richissime Américaine. Bientôt dans la dèche, il est réduit à coucher sous le Pont-Neuf et à poser pour une série de clichés pornographiques qui se vendent sous le manteau à Pigalle. Sa notoriété le mènera dans une maison de passe de Montmartre, où il se prostitue auprès de dames huppées, qui prennent rendez-vous avec lui « comme elles le feraient pour la manucure ou le coiffeur ».

Cette vie de bâton de chaise vien­dra à bout de sa santé. Il attrape une maladie vénérienne, puis la tuberculose, ce qui le force à rentrer au Canada. Il a alors 23 ans. C’est de son lit d’hôpital, au Royal Victoria, qu’il écrira ses Mémoires. « Je ne goûterai jamais plus pareille liberté, pareille légèreté de cœur et pareille camaraderie », écrit-il en conclusion. Il ne les publiera qu’en 1971, après le décès de sa première épouse, une ballerine estonienne tuée par l’anorexie.

À 65 ans, John Glassco est revenu vivre à Montréal avec sa deuxième femme, journaliste à la CBC. Il est mort dans leur maison de la rue Jeanne-Mance, mais ses cendres ont été répandues dans un ruisseau, à Foster. Il a laissé son nom à un prestigieux prix de traduction.

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