Hemingway, la nature et la mort

Il y a toujours une lutte chez Ernest Hemingway. Une lutte avec la nature, avec les mots. Une lutte contre soi-même, aussi.

Photo : Ernest Hemingway Photograph Collection, John F. Kennedy Presidential Library and Museum, 1927

En automobile, Ernest Hemingway aime s’asseoir devant, côté passager. Il regarde partout, s’intéresse à tout, commente tout. Il a l’œil américain, comme disait Flaubert, ce regard perçant sur le territoire. En décembre 1951, en route vers Venise, il mettra cinq jours à faire le trajet entre Paris et Aix-en-Provence, qui devrait prendre une journée. Il veut constamment s’arrêter, revoir des lieux déjà visités. C’est que l’écrivain, que l’on sait fasciné par le courage des hommes, l’est tout autant par les paysages et la nature. Chaque fois, il y voit l’occasion de raconter des événements fondateurs de sa vie, comme son enrôlement dans la Croix-Rouge en Italie lors de la Première Guerre mondiale ou l’un de ses nombreux périples en Espagne durant la guerre civile. Hemingway décrit longuement ses déplacements à travers l’Espagne dans Mort dans l’après-midi. Ses grandes œuvres, comme Le soleil se lève aussi, L’adieu aux armes ou Pour qui sonne le glas, font la part belle aux descriptions de paysages de la France, de l’Italie et de l’Espagne. Le natif du Midwest américain ne cessera toute sa vie d’être envoûté à la fois par la grandeur et par le côté tragique de la nature.

La vie d’Hemingway le situait à la charnière du XIXe et du XXe siècle. S’il est né en 1899, ce n’est qu’en 1919, à la signature de l’armistice mettant fin à la Première Guerre, que le XXe siècle commence vraiment pour lui. Par ses passions — la chasse, la pêche, la vie militaire —, il demeure attaché au monde d’avant. Or, les traumatismes causés par la guerre le marqueront durablement, lui qui fut blessé aux jambes par un obus autrichien qui frappa la tranchée dans laquelle il se trouvait sur le front italien. Il ne s’en remettra jamais vraiment physiquement, mais sa confiance en lui et son courage s’en trouveront décuplés. C’est qu’il a su transformer l’épreuve en une sorte de sentiment d’invincibilité. Si l’on peut mourir, on peut aussi survivre.

Le destin, l’amour, la guerre : il y a toujours une lutte chez Hemingway. Une lutte avec la nature, avec les mots, une lutte pour gagner du temps afin d’écrire. Une lutte contre soi-même, aussi. Philippe Sollers disait que tous les écrivains décrivent un combat. Il cite Kafka : « Dieu ne veut pas que j’écrive, mais moi, je dois. » Hemingway doit écrire. C’est physique. C’est un écrivain parce qu’il écrit ; il écrit parce qu’il est écrivain. La possibilité de la mort est présente partout dans ses récits. Ça nous étonne et ça rappelle à quel point nous sommes devenus des êtres aseptisés. Ce que nous dit Hemingway, c’est que la vie, ce n’est pas de nier les difficultés ou de chercher à les gommer, à effacer l’histoire, si douloureuse soit-elle. Le vrai courage, c’est de faire face, et souvent d’abord à soi-même. Les personnages d’Hemingway cherchent des réponses dans l’action et non dans le discours. Ils allient force physique et force morale. Ils font face avec leurs mots, mais aussi, et peut-être surtout, avec leur corps. Ainsi, lorsque ce ne sera plus possible pour lui d’écrire, lorsque son énergie l’abandonnera et que les idées noires prendront toute la place, c’est vers la mort que l’écrivain se tournera. Comme son grand-père maternel — dont il empruntera le prénom —, qui tenta de se suicider alors que le jeune Ernest n’avait que 6 ans. Comme son père, qui passa à l’acte à 57 ans, en 1928, avec un fusil de la guerre civile américaine ayant appartenu à son propre père, Hemingway se tue avec un fusil de chasse en juillet 1961. Il s’achève comme une bête blessée. Il a 61 ans.

L’écriture est une lutte physique

Le biographe Gérard de Cortanze brosse ce portrait : « J’ai la profonde conviction qu’Ernest Hemingway reste un auteur mal connu. On ne voulut voir en lui qu’un géant chasseur de fauves, un correspondant de guerre rebelle, un dur à cuire pêcheur de monstres marins, un amateur de corridas, un boxeur primitif, un viscéral insatiable, un monument de virilité, violent et alcoolique. Cette panoplie réductrice ne le protégeait guère : sa légende faillit le dévorer. » En vérité, il marcha toute sa vie comme au bord d’un précipice. Comme si, chaque matin, il devait batailler avec les mots pour la dernière fois. On croit toujours que ceux qui réussissent ne sont que des gens à qui « tout réussit », mais c’était un homme plus fragile qu’il n’y paraît. Il avait cette angoisse de ne pas devenir le grand homme qu’il se sentait au fond de lui-même. Et c’est dans le travail qu’il chercha son salut. Il disait : « Si l’on écrit, il faut être le meilleur écrivain du monde. »

Hemingway avait un côté fétichiste. Ses trophées de chasse et de pêche étaient exposés dans sa maison de Key West, et surtout à Cuba. Il conservait ses brouillons, ce qui est rare chez les écrivains, qui ont tendance à vouloir effacer toutes traces de leur labeur. Il écrivait au crayon. Parfois à la machine à écrire, mais souvent d’abord au crayon. Il se corrigeait le lendemain. Puis, il retapait ses textes à la machine ou les faisait retaper. Il les retravaillait à la réception des épreuves préparées par l’éditeur. À partir de 1940, on le vit souvent sur les photos debout face à une machine à écrire. C’est cette image qu’il voulait qu’on garde de lui : l’homme debout, derrière sa Smith-Corona no 3, ce modèle qui se pliait en deux et qui était si léger qu’on pouvait le transporter dans une valise. Il estimait qu’écrire debout donnait plus de vitalité dans l’écriture. Chez Hemingway, l’écriture est physique, un combat, une lutte solitaire. Proust écrivait couché dans son lit, Hemingway écrirait debout !

Dans sa biographie de Jean-Paul Sartre, Annie Cohen-Solal raconte une visite de l’intellectuel français dans les années 1950 à la Finca Vigia, la maison de style colonial d’Hemingway près de La Havane, d’où l’on pouvait apercevoir la mer à l’horizon. Elle cite la dernière femme d’Hemingway, Mary Welsh : « Ils parlèrent comme des hommes d’affaires. Les deux écrivains discutèrent droits d’auteur, pourcentages, ventes à l’étranger et traductions, problèmes de milieu, pour tout dire. » C’est tout Hemingway ! C’est qu’il avait en horreur les conversations conceptuelles, lui qui aimait provoquer en opposant le travail d’écrivain à celui d’intellectuel. Il se voyait comme un artisan, même s’il avait tout lu — avec sa bibliothèque de plus de 5 000 livres — et était beaucoup plus avisé qu’il aimait le laisser paraître.

La tauromachie, un combat entre l’homme et la nature

La nature chez Hemingway, c’est ce qui nous relie les uns aux autres et à nous-mêmes. Dès les années 1920, lors de son premier séjour prolongé à Paris, il découvre la tauromachie, telle qu’elle se pratique alors en Espagne. C’est Gertrude Stein, qui tenait un salon très couru de Paris dans l’entre-deux-guerres, qui l’initie. Auprès d’elle, il cultive son image d’écrivain sûr de lui et il fraternise notamment avec F. Scott Fitzgerald. Mais les corridas le marquent plus que tout. Elles viennent structurer sa vision du combat entre l’homme et la nature. Une vision qu’il intègre également dans ses récits de chasse et de pêche.

Dans les années qui suivront, il ira des dizaines de fois en Espagne et aura tôt fait d’être considéré comme un connaisseur, un aficionado, par les toréros eux-mêmes. À tel point que Mort dans l’après-midi, publié en 1932, s’apparente parfois davantage à un précis de tauromachie qu’à un récit autobiographique. Il faut dire que les corridas ont tout pour le séduire : le face-à-face de l’homme et de l’animal, l’art et la violence tout à la fois, la part épique de la vie, la mort toujours possible. Dans les corridas, il y a une arrogance devant la mort. L’arrogance de ceux qui font face. « Hemingway faisait de la littérature comme de la tauromachie », disait Michel Leiris.

La nature le rattache aussi à sa jeunesse, lorsqu’il allait à la chasse et à la pêche dans le comté de Charlevoix au Michigan avec son père, à ses traditions et à sa vérité. La nature et l’écriture ne font qu’un pour lui. Elles sont toute sa vie. Hemingway n’a jamais voulu « perdre de vue la face du taureau », pour reprendre une expression tauromachique qui était chère à Primo Levi et qui signifie qu’on ne doit pas tourner le dos à son passé. On le sait, Hemingway préféra mourir dans les grands espaces de l’Idaho, qui lui rappelaient la nature de sa jeunesse, plutôt que de devenir un étranger pour lui-même. Lui qui sentait la mort par-dessus son épaule à chaque instant aura laissé une œuvre inestimable, et aura ainsi survécu à tout, même à son départ.

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Merci encore pour ce beau texte, cette belle présentation qui fait pleinement honneur au personnage, plus grand que nature que fut Ernest Hemingway. Cela me rappelle que dans mes déambulations en auto en Europe, j’avais aussi cette fâcheuse tendance de vouloir m’arrêter un peu partout.

Plusieurs personnes dans ma famille aiment bien cette façon de voyager. Faire la rencontre d’un clocher, d’une maison, d’un point-de-vue. Sentir cette nature et voir comment et de quelle manière nous lui appartenons. N’est-ce pas une sorte d’attitude pour donner de la valeur, un sens à la vie ?

Après qu’il y eût les attentats de Paris, un vendredi 13 novembre 2015 ; ce livre posthume intitulé en français : « Paris est une fête » (A Moveable Feast), qui retrace la vie parisienne d’Hemingway dans les années 20, est spontanément redevenu un « best-seller » en France. Le symbole de la résistance aux obscurantismes.

N’est-ce pas prenant que ce soit encore cet Américain qui nous ouvre le chemin ? La corrida ne prendra-t-elle don’ jamais vraiment fin ?