Héritage

Extrait du roman Héritage, par Nicholas Shakespeare, avec l’aimable autorisation des éditions Grasset.

Extrait du roman Héritage, par Nicholas Shakespeare

         Le sol se craquelait sous ses godillots et l’air grouillait d’insectes. Il progressait sur la plaine calcinée, cherchant des repères sur sa carte.

         Derrière lui s’étendait Marble Bar, à l’ouest l’océan, et au sud Perth, la ville où elle vivait – mais il avait mal rien que d’y penser. La chaîne de montagnes se trouvait devant lui, si ses calculs étaient corrects. Il l’avait vue d’avion seulement, et encore, à la lueur d’un éclair, sous une pluie battante. À quoi ressemblait-elle à hauteur d’homme ? Il n’en avait pas la moindre idée.

         Le soleil le brûlait à travers le bandeau sur son œil. Haut dans le ciel, il aperçut un vol d’oiseaux, comme une poignée de graines.

         Il se dirigeait vers le sud. Il s’arrêtait de temps en temps pour prendre une photo ou consulter la carte, traversait des lits de rivières asséchés et des cercles d’arroches, se faufilait entre les herbes griffues, se retirait en lui-même. Dans une cuvette argileuse, il trouva une empreinte de pneu. Elle continuait sur cinquante mètres avant de disparaître – un résidu de la dernière averse. Lui devait créer sa propre trace dans la chaleur dansante ; une trace qui en aurait dit long sur sa personnalité, si on l’avait suivi.

         L’orage qui avait inondé Marble Bar n’était manifestement pas arrivé jusqu’ici. Une fine poussière teintait minéraux et végétaux d’un rouge caractéristique. C’était peut-être le plus ancien paysage du monde. Le fond d’un océan évaporé qu’aucun organisme vivant n’avait modifié depuis que ses plus lointains ancêtres s’en étaient extraits. Il poursuivit sa route, plié comme un doigt tordu par les rhumatismes, ployant sous le soleil et le poids de son sac. Sur le sol, il voyait s’étirer son ombre dure et noire, cet autre lui-même diminué, arraché à son corps et imprimé dans la terre rouge assoiffée.

         Il n’y avait pas de vent. Il sentait sa propre haleine de bière éventée, goûtait de sa langue enflée la salive sèche sur ses dents. Il avait perdu tout lien visuel avec ce qui se trouvait devant lui. La terre miroitait comme si elle hébergeait toujours un océan. Sur les plaines inondées de mirages, il voyait des lacs, parfaitement distincts. Et à la surface flottaient… Cheryl, à Perth, qui avançait vers l’autel au bras d’un Anglais ; sa grand-mère dans un désert pas si différent de celui-ci, en train de boire dans une flaque où son âne avait pissé ; et invariablement, à la périphérie, la silhouette de Don Flexmore.

Une mouche pénétra dans son oreille. Elle bourdonnait et ricochait contre son tympan avec un bruit plus sonore que tout ce qu’il avait entendu depuis qu’il avait laissé la Land Rover. Il la chassa d’une pichenette et reprit sa route en se maudissant, car il n’avait pas prévu de marcher autant.

         Le terrain se fit plus accidenté. Ses jambes saignaient et des cailloux tranchants transperçaient ses semelles usées. Il se trouvait dans un monde minéral. Il ramassa une pierre creuse de la taille d’un poing. Il l’étudia avec attention. Puis la rejeta.

         Un pas après l’autre. Il avait des ampoules aux pieds et son bandeau frottait contre sa peau. Chaque fois que, plein d’espoir, il escaladait le talus d’une ravine affouillée par une rivière, persuadé que du sommet il apercevrait la montagne, son œil glissait des blocs rouges les plus lointains au ciel uniforme.

L’air était si sec que, devant un affleurement, il laissa tomber son sac et s’assit à l’abri du soleil, où il attendit, se fondant dans le paysage de pierre. Un uraète planait au-dessus de lui. Son ombre noire caressa la terre, puis se mêla au rocher et se disloqua. Le rapace l’observait, la tête inclinée comme la mère de Cheryl, calculant combien de temps il lui faudrait pour piquer sur son œil. Quand l’homme repartit, il s’éloigna paresseusement.

 

La suite dans le livre…

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