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Extrait du roman de Michèle Plomer, publié avec l’aimable autorisation des Éditions Marchands de feuille.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.

Donghuan-Canton. Départ, 22 h 40 ; arrivée, 23 h 5.

J’étais dans le train qui sillonne le derme et les entrailles du Grand Canton. Je venais tout juste de commencer à travailler pour une organisation internationale qui engraisse ses actionnaires sous une patine de bienfaisance. J’étais affectée à un point de service dans la banlieue manufacturière de Dong-huan, mais on me logeait dans un hôtel en ville pour mon confort. Depuis mon arrivée en Chine deux semaines auparavant, j’étais noyée dans le travail et dans les formalités et je rentrais toujours par le dernier train, le train-balai – celui qui ne roule pas, mais qui traîne sa carcasse le long des manufactures qui s’endorment pour la nuit. Nous étions à l’arrêt qui précède la traversée des kilomètres de terre plate entre la banlieue de Donghuan et le Vieux Canton, lorsqu’une très jeune femme s’est installée à côté de moi.

La nuit, Canton flambe. Des ampoules tapageuses clignotent, vrillent et tracent le contour des établissements voués au plaisir de cette ville portuaire, reine du delta de la rivière des Perles. Sis au confluent de bras d’eau innombrables qui le relient au reste de la Chine et à l’Asie entière, Canton vit de la traite depuis deux mille ans. Par la fenêtre, à ma gauche, je voyais les lumières écarlates fixées aux ailes d’un moulin identique à ceux des cartes postales de la Hollande, qui dessinaient un cercle de feu dans la pluie. À droite, le scintillement des enseignes de lampes fluorescentes illustrant des bols de nouilles fumantes, des cochons se faisant découper en rondelles, le sourire aux lèvres, dont les bouches aux dents blanches soufflaient des baisers d’étoiles, nous plongeait momentanément dans la clarté du jour. Puis le train se remettait à haleter sur ses rails et s’engloutissait sous terre, dans la noirceur, pour émerger à la station suivante. Le jour et la nuit alternaient jusqu’au noyau de la cité. Sous la pluie.

J’étais assise contre la fenêtre, perdue dans mes songes, dans mes remémorations de ce qu’un autre long cours d’eau, un fleuve glacial celui-là, avait charrié. Ma nouvelle voisine avait la bougeotte et tâtait tour à tour les compartiments de son sac, les poches de son veston en faux velours, celles de grand-mère. Elle a soupiré en mettant la main sur sa fesse droite, sur une poche fermée d’un bouton en métal. Elle a posé la tête sur le dossier de son banc. Elle semblait calmée, mais son torse est resté rigide et ses doigts pianotaient sans arrêt une gamme à cinq notes sur son sac trop gros et trop rempli pour ce court trajet. Le wagon était suspendu dans le silence, dans l’odeur de vêtements trempés et de corps fatigués, lorsqu’une employée de la compagnie ferroviaire poussant un chariot de cantine a fait irruption dans un tintamarre de portes entrouvertes sur la voie et de cliquetis de bouteilles. Elle annonçait d’une voix mécanique les denrées qu’elle vendait pour quelques sous : de la bière locale, du thé froid aux herbes, des bocaux de gelée de tortue. Les passagers se sont ravivés, ont fait tinter la monnaie au fond de leurs poches, jaugeant l’état de leur avoir et leur capacité de résister aux tentations du chariot. Le tapage du commerce nous a délivrés du silence et du confinement de nos pensées. On osait maintenant toussoter, déboutonner son manteau, se croiser les jambes.

Ma voisine a tourné son visage vers moi et m’a demandé en mandarin :

– Grande sœur, quelle est la ville natale de ton père ?

 

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