HKPQ

Extrait du roman HKPQ, par Michèle Plomer, avec l’aimable autorisation des éditions Marchand de feuilles.
Découvrez les extraits de 35 romans qui secouent la littérature québécoise.

Extrait du roman HKPQ, par Michèle Plomer

(1) Yi

 

Donghuan-Canton. Départ, 22 h 40 ; arrivée, 23 h 5.

J’étais dans le train qui sillonne le derme et les entrailles du Grand Canton. Je venais tout juste de commencer à travailler pour une organisation internationale qui engraisse ses actionnaires sous une patine de bienfaisance. J’étais affectée à un point de service dans la banlieue manufacturière de Donghuan, mais on me logeait dans un hôtel en ville pour mon confort. Depuis mon arrivée en Chine deux semaines auparavant, j’étais noyée dans le travail et dans les formalités et je rentrais toujours par le dernier train, le train-balai – celui qui ne roule pas, mais qui traîne sa carcasse le long des manufactures qui s’endorment pour la nuit. Nous étions à l’arrêt qui précède la traversée des kilomètres de terre plate entre la banlieue de Donghuan et le Vieux Canton, lorsqu’une très jeune femme s’est installée à côté de moi.

     La nuit, Canton flambe. Des ampoules tapageuses clignotent, vrillent et tracent le contour des établissements voués au plaisir de cette ville portuaire, reine du delta de la rivière des Perles. Sis au confluent de bras d’eau innombrables qui le relient au reste de la Chine et à l’Asie entière, Canton vit de la traite depuis deux mille ans. Par la fenêtre, à ma gauche, je voyais les lumières écarlates fixées aux ailes d’un moulin identique à ceux des cartes postales de la Hollande, qui dessinaient un cercle de feu dans la pluie. À droite, le scintillement des enseignes de lampes fluorescentes illustrant des bols de nouilles fumantes, des cochons se faisant découper en rondelles, le sourire aux lèvres, dont les bouches aux dents blanches soufflaient des baisers d’étoiles, nous plongeait momentanément dans la clarté du jour. Puis le train se remettait à haleter sur ses rails et s’engloutissait sous terre, dans la noirceur, pour émerger à la station suivante. Le jour et la nuit alternaient jusqu’au noyau de la cité. Sous la pluie.

     J’étais assise contre la fenêtre, perdue dans mes songes, dans mes remémorations de ce qu’un autre long cours d’eau, un fleuve glacial celui-là, avait charrié. Ma nouvelle voisine avait la bougeotte et tâtait tour à tour les compartiments de son sac, les poches de son veston en faux velours, celles de ses jeans mouillés. Elle retenait son souffle comme quelqu’un qui a perdu ses clés ou la bague de sa grand-mère. Elle a soupiré en mettant la main sur sa fesse droite, sur une poche fermée d’un bouton en métal. Elle a posé la tête sur le dossier de son banc. Elle semblait calmée, mais son torse est resté rigide et ses doigts pianotaient sans arrêt une gamme à cinq notes sur son sac trop gros et trop rempli pour ce court trajet. Le wagon était suspendu dans le silence, dans l’odeur de vêtements trempés et de corps fatigués, lorsqu’une employée de la compagnie ferroviaire poussant un chariot de cantine a fait irruption dans un tintamarre de portes entrouvertes sur la voie et de cliquetis de bouteilles. Elle annonçait d’une voix mécanique les denrées qu’elle vendait pour quelques sous : de la bière locale, du thé froid aux herbes, des bocaux de gelée de tortue. Les passagers se sont ravivés, ont fait tinter la monnaie au fond de leurs poches, jaugeant l’état de leur avoir et leur capacité de résister aux tentations du chariot. Le tapage du commerce nous a délivrés du silence et du confinement de nos pensées. On osait maintenant toussoter, déboutonner son manteau, se croiser les jambes.

     Ma voisine a tourné son visage vers moi et m’a demandé en mandarin :

     – Grande soeur, quelle est la ville natale de ton père ?

     Une façon usuelle de demander à une femme d’où elle vient.

     Je lui ai répondu que j’étais canadienne.

     – Oh.

     – Ni na ? lui ai-je demandé à mon tour.

     – De Canton, mais je vis à Donghuan depuis longtemps pour le travail.

     Elle était d’environ quinze ans ma cadette, mais je me suis reconnue dans la tension de son visage, dans son dos trop droit, dans sa nervosité palpable. Son corps avait l’économie et la souplesse des asiatiques, mais j’étais courte aussi et je commençais à peine à reprendre du poids. Ses cheveux humides sentaient bon. Une petite amulette sur un cordon rouge pendait à son cou, un bouddha je crois. Nous aurions pu être des soeurs d’adoption, dont les gènes sans commune hérédité se seraient fondus l’un dans l’autre grâce au quotidien partagé. Sauf pour nos mains. Ses mains rouges, écorchées aux ongles et aux jointures, racontaient leur histoire. Ces mains travaillaient depuis longtemps dans l’eau savonneuse. Ce n’étaient pas des mains d’une fille de dix-huit ou dix-neuf ans, alors que les miennes étaient lisses et neuves, malgré mes années de plus. Dans le delta, les gerçures, les jointures tordues, la surdité prématurée ou les prunelles éteintes trahissent le statut des ouvrières. Elles portent les stigmates d’une caste qu’aucun vêtement bien coupé, qu’aucun bricolage esthétique, qu’aucune éducation payée à force de misère ne pourrait effacer.

     Jamais je n’ai envie de m’adresser aux étrangers dans un train, mais j’ai eu un élan pour tenter d’apaiser cette fille. Ne sachant trop que lui dire, je me suis lancée avec une question anodine :

     – Petite soeur, as-tu mangé ?

     La formulation d’usage pour demander comment ça va.

     – Oui. Tout va bien, merci. Je suis juste un peu mouillée.

     J’ai compati avec un sourire. Je n’ai trouvé rien d’autre à lui dire de court et poli, sauf qu’il pleuvait fort en effet et que nous arrivions bientôt à Canton. Elle a souri à son tour. J’ai dû cesser de la regarder et feindre un intérêt pour l’opacité noire dans la fenêtre. À nouveau le silence et le coeur qui se remet à la cadence du fer des roues contre le fer des rails. Les passagers somnolaient ou sirotaient leur thé ou se contemplaient les lignes de la main pour passer le temps ou le prédire.

     La jeune femme a refait la vérification de ses poches et des fermetures éclair de son sac, elle a renoué les lacets de ses souliers de toile, a consulté sa montre et s’est adossée. J’entendais sa respiration. Elle essayait de se détendre. J’entendais l’air bloquer dans sa gorge, rejoindre à peine ses poumons et faire plus de bruit que de bien.

     Puis, la pluie a pris le train d’assaut à sa sortie du dernier tunnel.

     Canton, gare de l’Est, terminus, a crié le hautparleur.

     Remue-ménage d’arrivée. Les passagers enfilaient leurs bandoulières bien haut sur leur épaule, agitaient des parapluies encore trempés et se recueillaient en regardant leurs souliers avant la ruée.

     Lorsque les portes ouvriraient, nous serions lancés dans le mouvement d’une cité monstre. Des milliers de trains par jour, des milliers de passagers et combien d’histoires qui passent sous silence.

     À l’annonce de l’entrée en gare, ma voisine s’est ressaisie et s’est levée en se tournant encore vers moi. J’étais toujours assise. Elle tenait à deux mains une enveloppe blanche que la pluie avait dentelée d’auréoles grises. Elle n’était pas adressée. Elle m’a tendu l’enveloppe, m’a regardée droit dans les yeux et a dit tout de go :

     – Tenez. C’est une lettre que j’ai écrite à ma mère. C’est ma chanson. La mienne et celle de mon amoureux. Mais je ne sais pas où l’envoyer. Ma pauvre mère a disparu ; elle a été déménagée par les autorités après une inondation à Canton. Personne ne peut me dire à quel endroit. Son nom n’apparaît sur aucune liste. Les gens du quartier qui sont revenus ne savent rien. Tout ce qu’ils peuvent me dire, c’est qu’à son départ, elle avait les bronches malades et que cela augurait mal. J’ai espéré jusqu’à la fin la retrouver, mais je n’ai plus de temps. S’il vous plaît, prenez cette lettre, car j’ai peur de tenter les esprits maléfiques en disparaissant à mon tour. Je dois laisser une trace – quelqu’un doit se souvenir de moi, et je n’ai personne. Il n’y a que vous avec vos yeux de grande soeur.

     C’est à peu près ce que j’ai compris avec mon mandarin intermédiaire. Je n’ai pas eu le temps de réagir qu’elle s’élançait sur la plate-forme et était emportée par le flot des corps vers la sortie. Je me suis mise sur la pointe des pieds, la tête en dehors du wagon afin de la repérer. Impossible. Le quai n’était qu’une nuée de cheveux mouillés. Je me suis jetée dans la mêlée et en quelques minutes, passé les mendiants, les racoleuses, les vieillards perdus et les chauffeurs de taxi illicites, j’étais sur le trottoir de la gare. Mais elle n’y était pas. Elle avait disparu dans la nuit, happée par les vents de l’orage.

     Ce n’est que dans la tranquillité de ma chambre, après avoir pris une douche et m’être versé une généreuse rasade de rouge dans un gobelet à l’effigie de mon hôtel que j’ai décacheté l’enveloppe. Il m’a fallu des heures, autant de verres de vin et deux dictionnaires pour décrypter les caractères alignés avec soin. Une dizaine de mots me donnaient du fil à retordre. Je les ai notés sur une autre feuille afin d’en demander le sens à une collègue chinoise le lendemain ; après avoir saisi la teneur de la lettre, je ne voulais pas la faire lire au bureau. La voici, traduite de mon mieux :

     « Chère maman, Je te raconte les détails de mon départ avec mon bien-aimé pour que tu ne t’inquiètes pas et que tu sois fière de ta fille. J’aurais tant voulu que tu viennes avec nous. Je t’écris avant mon départ afin d’être certaine que la lettre te rejoigne, mais les faits sont exacts, je les ai vécus cent fois dans ma tête, puisque j’imagine notre exode depuis des années. Vois comme c’est beau…

     Il pleut sur Canton. J’arrive par le dernier train et mon amoureux m’attend à la sortie de la gare. Nous nous sourions. Nous sommes deux, agrippés à un parapluie inutile dans le déluge. Je m’appartiens dorénavant. Avant, j’étais au service d’une famille milliardaire venue du Nord, des mangeurs de nouilles qui font une fortune sur nos terres à riz. La femme m’appelait soeur Wang. C’était un reliquat de savoir-vivre ; la sororité n’existait pas dans cette maison. C’était une femme déchue à trente ans, car elle avait mis du temps à faire un enfant et avait accouché d’une fille. Elle errait dans son palace de banlieue parmi les filles au service dans sa maison qui riaient d’elle et des mains velues de son mari, dans un dialecte qui lui était inconnu. Elle se parlait tout haut, comme une folle, et se mirait dans les carreaux étincelants de la maison afin de s’assurer qu’elle existait encore. Elle compensait son sentiment d’abandon par une obsession de la propreté. J’étais affectée au polissage des acres de marbre sur lesquelles elle faisait les cent pas en pantoufles de coton pastel. Parfois, tard le soir, je réussissais à m’esquiver de mon dortoir pour retrouver les bras de mon amoureux qui marchait jusqu’à moi depuis Canton, sur la voie ferrée. Plus jamais je ne me languirai le long de ces rails. Je me suis affranchie.

     Yang Qing et moi sommes libres, maintenant. Nous sommes un seul corps qui court dans l’orage, nos souliers de toile sont lourds dans les flots qui coulent parmi les vidanges que la pluie a balayées et qui voguent vers la rivière. La pluie nous fait scintiller. Elle fait scintiller la terre et les déchets qui prennent vie dans le courant et qui se retrouveront, comme nous, dans un autre bras du delta au bout de cette nuit.

     Nous filons vers la rivière, moi, mon bienaimé et le collier de perles dans ma poche arrière, celui que j’ai dérobé à la femme venue du Nord. J’ai détesté cette personne, autant que j’aime celui qui me tient la main, mais cette haine m’aura sauvée, et le temps aura raison des détails de notre histoire. Nos descendants auront le ventre plein et chanteront notre courage.

     Nous sommes des amants que rien n’arrêtera, qui courent vers l’eau vive, vers cette rivière qui nous délivrera, qui nous redonnera notre jeunesse. Une jonque payée en travaillant à genoux sur des planchers de marbre nous attend sur la grève. J’ai parfumé mes cheveux et j’y monterai comme une mariée.

     J’arrête ici, maman, puisque je ne sais pas la suite. La jonque voguera en direction de Hong Kong, où il y a des hommes qui ont la folie des perles volées et qui ne posent pas de questions. Dès que je le pourrai, je reviendrai te chercher et nous serons enfin une famille.

     Sois heureuse tous les jours.

     Wang Xia »

 

J’ai pris ce train pendant une semaine après la rencontre de Wang Xia. J’y cherchais parmi les visages désoeuvrés une femme frêle qui avait du mal à respirer. Je voulais lui remettre la lettre de sa fille que je portais désormais sur moi. Puis j’ai été mutée à Hong Kong. Je n’ai pas retrouvé la mère aux bronches affligées à Canton, mais je serais aux aguets pour une jeune femme aux cheveux qui sentent bon.

 

La suite dans le livre…

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