Horoscope chinois

C’est le roman que les bonzes de Pékin voudraient vous interdire de lire : une satire incendiaire interdite en Chine, qui s’est néanmoins propagée, grâce à Internet, comme un feu de prairie — pour reprendre une expression chère à Mao.

Chronique de Martine Desjardins : Horoscope chinois
Photo : Bobi / Getty

Les années fastes (en lire un extrait >>), de Chan Koonchung, est littéralement unique en son genre?: il s’agit d’une contre-utopie déguisée en utopie, d’autant plus crédible qu’elle anticipe un avenir très proche.

Nous sommes en 2013, et l’effon­drement de l’économie occidentale a permis à la Chine d’entrer dans «?l’âge d’or de sa suprématie?». Jouissant d’une prospérité nouvelle, les habitants du pays ont la conviction unanime de vivre dans le meilleur des mondes possibles. Même le narrateur, Lao Chen, se sent parfois si heureux qu’il en a les larmes aux yeux. Sauf que tous souffrent d’une amnésie collective qui leur a fait oublier le mois précédant cette nouvelle ère de contentement.

Trois amis de Lao Chen ne partagent pas cet état de béatitude?: ils se rappellent distinctement qu’une vague de répression a déferlé durant le mois manquant, mais ils ne peuvent le prouver, car toute trace documentaire en a été supprimée. Ils kidnappent alors un membre du Politburo pour lui soutirer la vérité. Et là, c’est un plan machiavélique pour préserver la dictature du parti unique qu’ils vont éventer.

Cette page arrachée à l’histoire pourrait aussi bien être le massacre de la place Tian’anmen, qui reste tabou en Chine, mais dont parle abondamment Chan Koonchung. Comme George Orwell avant lui, il est préoccupé par la volonté des autorités de réécrire le passé selon la version officielle du pouvoir. Mais Les années fastes est bien plus qu’un 1984 à la sauce soya. Ici, le peuple est complice de son propre aveuglement, prêt à troquer une partie de sa liberté contre le confort matériel. Quant aux intellectuels, ils recherchent les privilèges au détriment de leurs idéaux. Pas de telles concessions pour Chan Koonchung?: plutôt «?le bel enfer?» de la lucidité que le faux paradis de la prospérité.

Les années fastes, par Chan Koonchung, Grasset, 416 p., 29,95 $.

 

ET AUSSI

Deux écrivains québécois publient ce mois-ci le deuxième volet de leur trilogie.

Comme Éric Plamondon l’avait prouvé avec Hongrie-Hollywood Express, sa vision de l’Amérique est aussi éclectique que cinématographique. Il n’y a que lui pour trouver une corrélation entre la fabrication des premières machines à écrire par l’armurier Remington et le suicide de certains écrivains?: «?C’est à force de tirer toutes ces lettres comme des balles. Ils sont victimes d’une lettre perdue.?» Dans Mayonnaise (en lire un extrait >>), il enquête tous azimuts sur la cahoteuse carrière de Richard Brautigan, écrivain-culte de la beat generation qui s’est tué à 49 ans. Encore un tour de force comme celui-ci, et Éric Plamondon pourrait bien devenir un auteur-culte lui aussi. (Le Quartanier, 220 p., 22,95 $) 


Encre,
le deuxième tome de Dragonville, confirme certaines hypothèses sur le lien unissant Sylvie, propriétaire d’une boutique de chinoiseries à Magog, et Li, un immigrant chinois mort au siècle dernier. Mais de nouvelles questions font surface. Que signifient les annotations que Sylvie trouve derrière l’assiette de porcelaine de son grand-père?? Qui la poursuit de sa haine, quelle main invisible la protège?? Et surtout, quel rapport y a-t-il entre les dragons et le monstre du lac Memphrémagog?? Un roman au charme indélébile, porté par la finesse d’expression et d’observation de Michèle Plomer. (Marchand de feuilles, 360 p., 25,95 $)

 

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