Hors du radar

Devant l’invasion croissante de notre vie privée, trois écrivaines rêvent d’échapper aux instances qui traquent nos moindres mouvements.

Hors du radar
Photo : Careme Grasset

Clics sur la Toile, appels d’un cellulaire, retraits bancaires… Tous les jours, nos gestes les plus anodins sont repérés, compilés, analysés. Nos profils informatiques se négocient comme des actions aux nouvelles Bourses de données en ligne et rapportent des millions aux agences de marketing. La vulnérabilité de notre vie privée, dans cette société sous haute surveillance électronique, suscite de graves inquiétudes, à en juger par trois nouveaux romans qui s’intéressent aux cas de jeunes femmes entrées dans la clandestinité pour préserver leur anonymat.

L’héroïne de Pages à brûler (en lire un extrait >>), de Pascale Quiviger, n’a pas de permis de conduire, pas de pas­seport, pas de carte de crédit ni d’électeur. Ses empreintes digitales, en raison d’une anomalie génétique, sont presque inutilisables pour son identification. Elle laisse à un pyromane le mystérieux cahier rouge où sont consignés ses seuls écrits. En quête d’absolu, elle réussit si bien à effacer ses traces qu’elle finira par dis­paraître aux yeux du monde, laissant amis, amant, policier, chien et chat témoigner à sa place – et permettant du même coup à Pascale Quiviger de se livrer à un exercice de style polyphonique assez réussi.

Pour Virginie Despentes, se débrancher est le recours extrême utilisé par les jeunes contre les adultes qui ten­tent de les commander. Valentine, l’adolescente violente et perturbée d’Apoca­lypse bébé, se sauve à Barcelone quand sa famille décide de la faire interner dans un institut psychiatrique. Si elle parvient à esquiver les détectives qui la recherchent, c’est parce qu’elle supprime son identité virtuelle : elle détruit son cellulaire, ferme son compte Facebook, son blogue et sa boîte de messagerie. Comme lui dit une amie nihiliste : « On ne pourrait faire la révolution en ouvrant grandes les portes de nos activités à la surveillance de l’État. » Dans l’ombre, Valen­tine aura toute latitude pour devenir terroriste.

Ceux qui reprochent à Virginie Despentes d’être une adolescente attardée trouveront probablement ici de quoi renforcer leur opinion : Apocalypse bébé est une diatribe assassine contre les adultes. Égoïstes, négligents, frustrés, manipulateurs, lâches, fourbes, les protecteurs de Valentine sont tout sauf des modèles, et leur vie n’est qu’une série de capitulations. « Les enfants d’aujourd’hui ont de bonnes raisons d’être en colère », estime l’auteure, qui crie leur détresse avec une fervente conviction. Il faut saluer son roman non seulement pour son rythme implacable, mais aussi parce qu’il expose avec un certain pessimisme le péril menaçant les générations montantes : la technologie, qui est leur principal refuge, les rend particulièrement vulnérables à la sur­veillance et à la répression.

Pour avoir une bonne idée de ce que serait une société sur-surveillée, on n’a qu’à lire le dernier roman de Blandine Le Callet, La ballade de Lila K – une variation sur les dys­topies de 1984 et de Fahrenheit 451. Pupille de l’État, Lila K vit dans un monde où les moindres gestes sont épiés par des caméras, où les toilettes détectent la présence de sub­stances interdites dans l’urine, où les livres sont proscrits parce que le papier peut causer des allergies, où les nutritionnistes, les sexologues et les psychologues font respecter les lois. Le seul moyen de passer entre les mailles du système, c’est de s’exiler dans la Zone – la banlieue des immigrés et des déshérités. Ou d’oser enfin défier les caméras, comme le fera Lila K : « C’est bien ce que je pensais : ils ont trop de travail, et ils ne parviennent plus à surveiller tout le monde. »

 

ET ENCORE…

Virginie Despentes est née à Nancy en 1969. Elle a longtemps habité le quartier des Pentes de la Croix-Rousse, à Lyon, qui lui a
inspiré son nom de plume. En plus d’être écrivaine, réalisatrice et scénariste, elle a chanté dans le groupe Skywalker, écrit des paroles de chansons (notamment pour Placebo), tenu une chronique dans le magazine Technikart. Elle tourne en ce moment l’adaptation de son roman Bye bye Blondie, avec Béatrice Dalle et Emmanuelle Béart. Elle vit à Barcelone avec la philosophe Beatriz Preciado et leur bouledogue.

Pages à brûler, par Pascale Quiviger, Boréal, 264 p., 25,95 $.

Apocalypse bébé, par Virginie Despentes, Grasset, 344 p., 29,95 $.

La ballade de Lila K, par Blandine Le Callet, Stock, 400 p., 32,95 $.