Humanité 9

À la mi-janvier, nous étions près de deux millions à retrouver les personnages denses et magnifiques d’Unité 9. À suivre leur quête de dignité. Pourquoi un tel enthousiasme ? avons-nous demandé à l’auteure du téléroman, Danielle Trottier.

Photo : Isabelle Paille

Jeanne la méchante, Shandy la sexy trouble-fête, Michèle la mère déchirée, Suzanne la surmédicamentée, Laurence enceinte et si fragile, Élise la matriarche et, bien sûr, Marie Lamontagne, condamnée à sept ans de pénitencier pour une tentative de meurtre qu’elle n’a pas commise. Ces personnages, portés par des comédiennes remarquables, ont même connu la consécration suprême… au Bye Bye 2012 !

 

Abitibienne d’origine, longtemps muséologue, Danielle Trottier a l’habitude des cotes d’écoute millionnaires : ses téléromans Emma (2001-2004) et La promesse (2005-2012) ont rendu accros les téléspectateurs de TVA. Diffusé à Radio-Canada, Unité 9 rallie tous les publics, y compris les 25-34 ans. Si l’auteure admet avoir dramatisé la réalité, elle défend surtout l’humanité des femmes qui l’ont inspirée.

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Comment expliquez-vous le succès, critique et populaire, d’Unité 9?

La nouveauté du sujet, d’abord. Une femme arrêtée pour meurtre fait la une des journaux, bien sûr. Mais au-delà des faits, la série nous amène plus loin, à l’intérieur des murs. Le cinéma et la télévision nous ont montré comment ça se passait pour les hommes en prison. Pour les femmes, c’est la première fois.


Deuzio, le milieu carcéral permet de dessiner des personnages extrêmement forts et fragiles à la fois, en position de défense. Marie Lamontagne, qui pourrait être ma sœur, ma mère, ma fille, se retrouve en prison. Comment va-t-elle se débrouiller ? J’ai écrit le rôle exprès pour Guylaine Tremblay, convaincue qu’il me fallait quelqu’un à qui l’on s’identifie beaucoup pour entraîner le téléspectateur vers cet univers.

 

Vous avez travaillé plus de cinq ans à ce projet. Qu’est-ce qui vous l’a suggéré ?

Tous les auteurs rêvent de raconter une histoire qui n’a jamais été racontée. J’écris depuis 14 ans et je suis toujours en quête d’un tel sujet… Dès que j’ai commencé la recherche, j’ai compris que j’allais moi-même faire toute une exploration. J’ai d’abord lu le rapport Arbour [signé par la juge Louise Arbour à la suite de la répression violente de la mutinerie de six prisonnières de Kingston, en Ontario, en 1994] et j’ai compris que j’entrais dans un univers qui allait me déstabiliser, comme femme et comme auteure. Ce rapport a déterminé les installations carcérales mises sur pied après 1997 : désormais, les cinq pénitenciers pour femmes du Canada sont conçus comme celui de Joliette, qui a servi de modèle à Lietteville. C’est assez révolutionnaire, en fait. Les cas de sécurité moyenne et minimale vivent dans des bungalows comme celui d’Unité 9, parce qu’on a voulu que les femmes préservent leurs réflexes de vie en société. Elles font le ménage, la cuisine, tiennent une maison. Quand on t’enferme dans une cellule pendant 10 ans, comme on le faisait à Kingston autrefois, tu perds la capacité de prendre soin de ton environnement, parce que tu n’as pas d’environnement…

Les scènes de Lietteville ont été tournées au troisième sous-sol de Radio-Canada. Comment avez-vous recréé cet univers carcéral ?

J’ai fait dès le début une rencontre déterminante. Cette personne – que je ne peux pas nommer, car je me suis engagée à la confidentialité – était cadre supérieur à la prison de Joliette, avait une connaissance des événements de Kingston, toute une mémoire du patrimoine carcéral, et elle portait sur les femmes un regard bienveillant. Elle m’a mise en relation avec un réseau de femmes qui ont vécu l’incarcération.

Votre première source, c’est donc le témoignage d’ex-détenues ?


Oui. En les côtoyant, j’ai parlé surtout de leur vécu d’avant la prison. C’est ce qui m’intéressait. Qu’est-ce qui nous amène là ? C’est plus intéressant que l’acte criminel lui-même…

On m’avait refilé le numéro de téléphone d’une femme coupable d’homicide. J’ai mis beaucoup de temps avant de l’appeler. Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais une fois que j’ai eu entendu sa voix, tout a changé. Quand on les rencontre une à une, même si leur dossier criminel peut avoir six pouces d’épaisseur, ce qu’on voit, ce sont des femmes qu’un parcours particulier a conduites là. C’est ce qui m’a le plus frappée : avant d’être des détenues, ce sont des femmes. Dont 70 % ont des enfants, comme Michèle. Et je découvrais, chaque fois, que j’aurais pu vivre ça si j’étais née dans une famille où on m’avait battue ou dans un milieu très pauvre qui m’aurait amenée vers la prostitution. Je ne rencontrais pas des crimes, je rencontrais des destins.

Pour décrire l’organisation, est-ce que vous avez eu accès au personnel de Joliette, aux agents correctionnels ?

Oui, j’ai réussi à rencontrer des agents, mais hors les murs. J’ai surtout obtenu la collaboration de gens qui connaissent bien les lieux, par exemple de la société Elizabeth Fry, qui vient en aide aux femmes incarcérées.

Bien sûr, j’ai vérifié des détails de fonctionnement : comment agit une IPL, une « intervenante de première ligne », comment travaille le directeur ? Et j’ai volontairement fait des entorses. Même si j’ai inventé Lietteville à partir du modèle canadien, j’ai décidé que, dans cette prison qui n’existe que dans ma tête, le directeur serait interventionniste, alors que ce n’est pas la réalité !


Selon Pierre Dumont, agent correctionnel depuis 28 ans, mais aussi président pour le Québec du syndicat national, les directives prévoient que des femmes dirigent les pénitenciers pour femmes, un directeur n’irait pas interroger une prisonnière au trou, et des fouilles à nu, cela ne se fait plus depuis des années…

Je peux vous affirmer que les fouilles à nu continuent. Si une femme sort tous les jours pour se rendre en cour, c’est possible, oui. Et si la direction soupçonne que du matériel illicite entre en prison, elle peut l’imposer aux visiteurs. Des femmes m’ont raconté que leur grand-mère avait été fouillée à nu !

Vous savez, les ex-détenues me trouvent très complaisante à l’égard du personnel… Après que Michèle a fracassé les chaises sur le mur parce qu’elle ne voulait pas laisser partir sa petite, elle a été enfermée dans sa chambre. Elles m’ont toutes dit : « Hey, on serait amenée au trou pour avoir fait ça ! » J’ai souvent adouci la réalité pour ne pas faire peur au téléspectateur.

Cela dit, autant les détenues que les gens qui travaillent en prison comprennent que je prenne une distance par rapport à tout cela. Je suis dans la fiction. Comme auteure, j’ai choisi le point de vue des détenues, c’est par ce bout de la lorgnette que je regarde le milieu carcéral. Je voulais donner la parole à des femmes qui n’en ont pas, parce qu’on les enferme, on les cache, on ne veut surtout pas voir leur réalité.

Comment les ex-détenues réagissent-elles à la série ?

On m’a invitée dans une maison de transition de Montréal pour regarder un épisode au milieu de 25 femmes qui sortaient d’une période plus ou moins longue d’incarcération. J’ai eu des réactions formidables. Quand, par exemple, Michèle propose à Normand Despins de devenir sa délatrice pour obtenir plus de droits de sortie, une femme m’a dit : « Tu viens de changer ma perception des délateurs… Je comprends pourquoi Michèle le fait. » C’est que je montre tout l’arrière-plan, ce qu’elles-mêmes, en détention, ne savent pas ou ne voient pas.

Et le grand public ?

De façon générale, les gens sont très touchés par les drames individuels. Une réaction courante : pourquoi Marie ne parle pas ? Mais les spécialistes et toutes les statistiques le disent : les personnes qui vivent l’inceste mettront en moyenne 27 ans avant d’en parler… On va comprendre pourquoi Marie se taisait.

Est-ce que vous aviez l’intention, en décrivant ces destins de femmes, de sensibiliser le public à la réinsertion des détenus ?

J’ai d’abord été obligée de me forger une opinion : est-ce que, moi, je pouvais arrêter de juger, et écouter ? Étais-je d’accord, moi, avec la réinsertion ? Au contraire, fallait-il construire plus de prisons pour garantir notre sécurité ? Non, ce n’était pas mon intention, mais pour moi, c’est maintenant clair : je suis convaincue de la nécessité de la réinsertion.

Êtes-vous inquiète des orientations actuelles du gouvernement canadien ?

Très, surtout après avoir lu, entre autres, une analyse de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques sur le coût des politiques correctionnelles fédérales. Avec l’adoption des projets de loi C-25 [en février 2010] et C-10 [en mars 2012], on durcit les sentences, on limite les libérations conditionnelles, on prolonge les peines. Les conséquences financières seront énormes pour Ottawa et pour les provinces. Et pour les détenus, on risque d’aboutir à deux personnes par cellule… Les agents correctionnels ont fait plusieurs déclarations cette année, pour dénoncer des conditions de travail – et de sécurité – qui n’ont pas d’allure. Il y a déjà des détenus qui couchent par terre dans les corridors de la sécurité maximale…

On annonçait récemment la fermeture de trois pénitenciers fédéraux vétustes, la réduction des fonds destinés à l’enseignement collégial des détenus… Même les aumôniers verront leur nombre diminuer de moitié.

Alors que ces aumôniers font un travail formida-ble… Pour reloger ces prisonniers, pour incarcérer davantage, il faudra rénover, agrandir, construire. En plus de réduire les programmes d’éducation ou d’aumôniers, on va bientôt sabrer les programmes de réinsertion. Alors que garder un prisonnier en dedans, ça coûte une fortune ! En plus, ça ne réduit pas la criminalité. Les lois qu’on est en train de se donner favorisent plus l’enfermement que l’aide nécessaire pour reprendre sa vie en main.

Est-ce qu’une série comme Unité 9 peut faire progresser la réflexion publique ?

Non, et ce n’est pas l’objectif. Changer les mentalités, c’est très long. Changer la perception qu’on a des détenues, par contre… Maintenant qu’on a vu Michèle se rendre à l’hôpital auprès de sa petite Pascaline frappée d’un cancer, est-ce qu’on aura la même réaction si, en attente aux urgences, on voit une femme menottée sortir d’une camionnette blanche ? Pendant très longtemps, on a détourné le regard sur la réalité de ces femmes. C’est comme si, maintenant, elles existaient, dans tout ce qu’elles sont. Je ne dis pas qu’elles sont parfaites. Mais elles sont là, et leur vie, comme la nôtre, continue.