Humour postsoviétique

L’une est géorgienne, l’autre ukrainienne. Toutes deux prouvent que l’humour séditieux a survécu au démantèlement de l’Union soviétique.

Connaissez-vous l’histoire de la dame russe qui voit un chameau pour la première fois et qui s’exclame : « Regardez ce que le KGB a fait à ce pauvre cheval ! » ?

Le socialisme soviétique est le seul système politique à avoir engendré sa propre catégorie d’humour. Ronald Reagan, qui collectionnait les blagues du genre, en avait apparemment amassé plus de 15 000. Il lui en manquait sûrement beaucoup : sous Staline, 200 000 personnes ont été envoyées en Sibérie pour avoir lancé une plaisanterie de trop. Derrière le rideau de fer, le rire était non seulement une réponse désespérée à la censure et à la répression, mais aussi une façon d’endurer le dysfonctionnement de la vie quotidienne : « Il y aura des averses demain. — Faudra-t-il faire la queue aussi pour ça ? » « Qu’est-ce qui est plus froid que l’eau froide en hiver ? — L’eau chaude. »

Voilà la tradition à la fois lourde et légère dont a hérité Elena Botchorichvili, une Géorgienne au talent fulgurant qui écrit en russe et vit à Montréal. Sovki, son quatrième roman, relate l’histoire des Gomarteli, une famille de Tbilissi qui détient depuis 300 ans le secret d’un baume miracle contre l’impuissance. Dans cette fantaisie aussi colorée qu’un tableau de Chagall, où les hommes séduisent les femmes d’un seul regard et où les fiancées s’envolent au vent, chaque page bouillonne d’esprit, chaque phrase suscite un sourire — même dans les moments les plus tragiques. Quand, par exemple, un vieillard explique pourquoi il a été interrogé par la police stalinienne : « Comme tout le monde. On m’avait arrêté soit parce que j’étais contre, soit parce que j’étais pour. »

Elena Botchorichvili maîtrise aussi parfaitement l’humour absurde et s’en sert pour tourner en dérision la paranoïa galopante qui sévissait sous Staline. Ainsi, un des personnages craint le goulag lorsque son buste en plâtre de « l’homme d’acier » est ébréché. Jugeant trop dangereux de le jeter au rebut, il entreprend de le faire disparaître autrement. « Toutes les nuits, dans le silence, la tête sous une couverture, il pilait Staline dans un mortier de pierre. Il obtenait de la poudre. Le matin, il sortait, le poing serré, et parcourait les rues en desserrant lentement les doigts. » Sous ce régime de terreur où l’on écrase les êtres humains pour en faire un peuple homogène, le baume Gomarteli devient un symbole de dissidence, en rappelant que « le plus important, ce sont les ingrédients ». Sans individualité, les hommes ne sont rien que des « Sovki ». Un autre jeu de mots de l’ère communiste : en russe, ce diminutif de « Soviétiques » veut aussi dire « porte-poussière ».

Cet humour très particulier n’a pas disparu avec la chute du communisme. Il a seulement changé de cible et s’en prend maintenant aux gangsters de Moscou, « qui ne voyagent qu’en Mercedes ou en corbillard », ou à Vladimir Poutine, « celui qui a arrêté l’inflation… et l’a foutue en prison ». On le retrouve chez Marina Lewycka, une Anglaise d’origine ukrainienne dont le roman Une brève histoire du tracteur en Ukraine connaît un grand succès en Europe, malgré son titre plutôt rébarbatif. Marina Lewycka y fait une caricature très amusante des nouveaux Russes et laisse entendre que, derrière leur masque capitaliste, ils sont restés des Sovki dans l’âme : ils n’ont pas encore apprivoisé la liberté et ne comprennent que la répression.

Le personnage de Valentina en est un excellent exemple. Cette Ukrainienne de 36 ans, venue chercher fortune en Angleterre, est prête à tout pour obtenir sa citoyenneté britannique — même à épouser un ingénieur de 84 ans passionné de tracteurs. Il n’y a pas plus fou qu’un vieux fou, et celui-ci se laisse tourner la tête par la « choucroute blonde » de Valentina, ses ongles nacrés, sa poitrine siliconée (qu’il a d’ailleurs payée avec ses maigres économies). Et le voilà qui s’endette pour satisfaire les envies d’appareils ménagers et de grosses voitures de sa femme. Elle, en retour, n’a aucune pitié pour le vieillard : elle l’enferme dans sa chambre, l’affame, l’espionne avec un écoute-bébé. Bref, elle reproduit inconsciemment les conditions de vie étouffantes dont ont tant souffert les Ukrainiens.

Marina Lewycka, cependant, n’est pas prête à mettre tout le blâme sur ses compatriotes. Elle attribue leur corruption au « côté far west du capitalisme », qui a fait de l’Ukraine un pays exportateur de « belles jeunes femmes vendues à la prostitution ». Comme Valentina, en somme. « Certes, elle est cupide, rapace, immorale, mais c’est une victime elle aussi. »

Sovki, par Elena Botchorichvili, Boréal, 144 p., 17,95 $.

Une brève histoire du tracteur en Ukraine, par Marina Lewycka, Alto, 402 p., 28,95 $.

ET ENCORE…

Elena Botchorichvilia publié son premier article à 13 ans dans le journal des pionniers socialistes de Tbilissi, en Géorgie. Pour échapper à la surveillance du Parti, elle s’est tournée vers le journalisme sportif — même si elle ne s’y connaissait qu’en water-polo. Elle est peu après devenue la première correspondante féminine du grand quotidien Sovietski Sport. Elle a quitté sa patrie en 1992, durant la guerre civile, et est venue s’installer à Montréal, où elle vit aujourd’hui avec son mari, le journaliste sportif Richard Chartier, et leur fils de sept ans.

Marina Lewycka a essuyé 36 refus avant de voir son premier roman publié, alors qu’elle avait 60 ans. Elle est aujourd’hui traduite en 29 langues. Elle a grandi dans le sud de l’Angleterre, mais elle est née dans un camp de réfugiés à Kiel, en Allemagne, où ses parents ukrainiens avaient été internés durant la guerre.

CITATIONS

« Elle se considérait comme intelligente. N’est-ce pas d’ailleurs ce que pense de lui-même n’importe quel imbécile ? »

Elena Botchorichvili

« Quand j’avais seize ans, mon père m’interdisait de me maquiller… “Nadia, si toutes les femmes se mettaient peinture sur la figure, réfléchis un peu, il n’y aurait plus de sélection naturelle. Ça aurait pour conséquence inévitable enlaidissement de l’espèce.” »

Marina Lewycka

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