Il connaît la Sanson

Il aura bientôt 50 ans, elle n’en paraît pas 59. Il a une voix de lin froissé, elle, un vibrato caractéristique. C’est un taciturne brun, elle, un ouragan blond. L’homme de théâtre a dirigé Sylvie Drapeau, Élise Guilbault, Marc Labrèche. Elle a chanté ses désirs et ses démons, ses dépressions et ses rédemptions. Il signe le premier spectacle solo de l’humoriste André Sauvé ; elle revient aux FrancoFolies de Montréal après 17 ans d’absence. Pierre Bernard aime Véronique Sanson. Le fana absolu n’est là que pour parler de son idole.

Vous n’êtes pas un peu vieux pour être ainsi mordu d’une chanteuse ?
— Pour Véronique Sanson, j’ai toujours 14 ans, l’âge où elle est entrée dans ma vie en chantant « Besoin de personne ». Je ne me considère pas comme un groupie, car je garde un esprit critique. J’entends ses limites vocales, et ses compositions musicales me semblent moins inspirées qu’avant. Mais on peut connaître la part de lacunes de l’autre et l’aimer quand même.

Qu’avez-vous fait de plus fou pour elle ?
— Un 24 avril, date de son anniversaire, j’ai préparé un gâteau et je lui ai mis un couvert… J’avais 18 ans.

Et elle, qu’a-t-elle fait de plus fou ?
— À part épouser Pierre Palmade et divorcer peu après ? [Rire] C’est une femme d’excès, la folie est son moteur.

Après le succès « Amoureuse » [1972], Françoise Hardy a dit que la chanson française ne pourrait plus jamais s’écrire comme avant.
— On était au début des années 1970, on sortait du yé-yé. L’une des premières auteures-compositrices-interprètes déboule et fait swinguer la chanson francophone comme jamais. Avec du rock’n’roll et des accents d’Amérique du Sud.

Vous êtes-vous déjà rencontrés ?
— Quand j’étais directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous, je lui avais proposé de venir faire un spectacle solo (piano-voix). Elle avait dit : « Ah, quelle bonne idée ! » Mais je pense qu’elle se moquait un peu de moi. La preuve : ça ne s’est jamais fait.

Et si ce rendez-vous avait lieu aujourd’hui, que lui diriez-vous ?
— C’est probablement l’être qui m’a le mieux accompagné jusqu’à aujourd’hui. Cela peut sembler ridicule, car la relation ne s’est toujours vécue que dans un sens. Mais depuis mon adolescence, Véronique est avec moi tous les jours, ne serait-ce que le temps d’une chanson. Alors, si j’en avais l’occasion, je lui dirais simplement : merci.

Au nombre de vos chansons favorites figure « Une nuit sur son épaule ».
— Parce que ma mère l’aimait. Et d’avoir gagné le cœur d’un membre de ma famille pour au moins une chanson me ravissait. Mon père, c’était autre chose. Quand je travaillais au motel familial, en Beauce, je mettais chaque soir, dans la salle à manger, des cassettes huit pistes de Véronique Sanson. Mon père criait : « Baptême, allez-vous m’enlever ça ? » Je croyais qu’à force de la faire tourner il finirait par l’apprécier.

Pourquoi irions-nous la voir ?
— Pour sa force d’interprétation, pour son plaisir de faire corps avec son piano, de se battre avec lui jusqu’à ce que ses jointures saignent. Elle est d’une énergie foudroyante, d’une impudeur et d’une générosité inouïes. Un éclat blond qui éclabousse.

Avec qui assisterez-vous au spectacle ?
— Mon fils m’a dit : « Ce serait bien que j’y aille avec toi, car je pourrai écouter à tes côtés “Ma révérence”. » Il sait qu’à mes funérailles je ne veux ni violon ni flafla, mais qu’on fasse jouer cette chanson de 1979. « Quand j’n’aurai plus le temps / De trouver tout l’temps du courage / Quand j’aurai mis vingt ans / À voir que tout était mirage / Alors j’entends au fond de moi / Une petite voix qui sourd et gronde / Que je suis seule au monde. »

Véronique Sanson, Théâtre Maisonneuve (Place des Arts), à Montréal, le 26 juill., 514-842-2112. André Sauvé, Vieux-Clocher de Magog jusqu’au 16 août, 819 847-0470.

Arabe et libre

Née à Sfax, en Tunisie, Nabila (Ben Youssef) — la rugissante quarantaine — parle beaucoup et vite, ses mots s’essoufflent derrière ses pensées. Son statut d’immigrée à grande gueule, accrédité par son passage à Tout le monde en parle, a un peu occulté son talent d’humoriste. Elle pratique un humour provocant à la manière de Dieudonné, privilégiant plus le propos que le nerf comique. « Je parle de sexualité, de religion, de politique, je compare même le prophète Mahomet à René Lévesque. ».

Arabe et cochonne bio, c’est le titre du spectacle. « On est soulagé qu’une Arabe rie des Arabes ; ça déculpabilise les Québécois qui ne le feraient pas de peur d’être traités de racistes. » Elle culbute les préjugés sur les immigrants, surtout les musulmans et les juifs. « Si on ne veut plus avoir peur des intégristes, des Saoudiens, des lobbyistes du pétrole, il faut s’en moquer. » Ses opinions lui attirent, dans la communauté maghrébine, des commentaires injurieux. Elle ne s’en formalise pas trop.

Bouillonnante, tourneboulante, elle entre en scène en dansant le baladi, cette syncope des hanches. « Dans mon pays, le corps n’est pas tabou, c’est l’esprit qui l’est. » Elle fait monter la température des hommes quand elle mime, avec force râles et zéro pudeur, la différence entre l’orgasme d’une femme arabe et celui d’une Québécoise.
Intégrée, il n’y a pas à dire. « Quand je suis venue au Québec la première fois, j’ai pensé que c’était ici que j’avais dû naître. » Elle s’installe à Montréal en 1996 et, en octobre 2001, s’inscrit à l’École nationale de l’humour, où elle épate ses camarades avec un numéro de femme afghane, nue sous sa burqa.

Liberté, le mot clé. « J’ai toujours été rebelle. À 15 ans, j’étais féministe. J’ai été active politiquement au sein du mouvement des Patriotes démocrates, qui luttait pour un pays indépendant. » Elle quitte la Tunisie à 30 ans, par crainte de ne plus évoluer. « Je veux réussir dans ce métier pour prouver à ma famille que la vie d’une femme ne se limite pas à se marier et à avoir des enfants. » Nabila s’avoue polyandre, quoique avec l’âge elle aspire à un peu de stabilité, ce que lui assure son amoureux (un Québécois). Dans son spectacle, elle bouscule les messieurs. « Un jour, un gars m’a dit : “Elles sont où tes boules ?” J’ai répondu : “Elles sont parties se promener avec ton cerveau !” » Bang.

Auberge de l’île du Repos, à Péribonka, le 25 juill., 418 347-5649 ; L’Anglicane, à Lévis, le 26 juill., 418 638-6000 ; Cabaret Box Office, à Drummondville, les 1er, 2, 8 et 9 août, 819 477-5412. En tournée en Gaspésie, au Nouveau-Brunswick et en Ontario jusqu’au 27 sept.

PARENTHÈSE

Droit de citer
Et alors, ces vacances ? Ça va comme vous voulez ? Où en êtes-vous avec la pile de romans que vous vous étiez promis de faire descendre ? Allez, pas de culpabilité, faites comme tout le monde : ne lisez pas le livre, contentez-vous du commentaire critique. Soyons futiles, buvons du rosé. L’été, les neurones s’assoupissent comme l’actualité.
• Revu le film Un taxi pour Tobrouk, avec cette réplique diamant du scénariste Michel Audiard : « Deux intellectuels assis vont moins loin qu’une brute qui marche. » Le dialogue, on oublie que c’est la base, et pas qu’au cinéma, comme nous l’a enseigné Janette Bertrand.
• Une autre bonne réplique, cette fois de Susan Sarandon, prononcée à l’occasion des Tony Awards de 1997. « La différence entre faire du cinéma et faire du théâtre est la même qu’entre se masturber et faire l’amour. » L’actrice a quelque 60 films à son actif !
• Jean Leclerc, devenu Jean Leloup, puis redevenu Jean Leclerc, réactive Jean Leloup pour un spectacle à Lac-Beauport, le 29 août. Qui n’a jamais cherché son identité n’a pas compris la solitude de celui qui doit tout faire pour exister.
• Deux citations pour finir. « La réussite, c’est l’instant où l’art s’arrête pour compter ses biens. » (Christophe Donner) ; « La notoriété, c’est lorsqu’on remarque votre présence, la célébrité, c’est lorsqu’on note votre absence. » (Georges Wolinski)
• Tout de même, attention sur les routes.

LES RENDEZ-VOUS DU MOIS

CONTE / CRU CLASSÉ
Révélation des Contes urbains, cuvée 2005, avec Ousqu’y é Chabot ? — l’histoire de deux gars venus fêter Noël à Montréal et qui finissent tout nus dans la crèche de leur ville natale —, Fabien Cloutier faisait passer au sexe, à la religion et aux… grosses un mauvais quart d’heure. Quinze minutes, c’était la durée de son conte absurde, très, très cru et puissamment drôle. Tout le monde en redemandait. C’est fait : voici Scotstown, pour les 13 ans et plus. Le Café-théâtre Graffiti, où le spectacle sera présenté le 16 août, avertit sa clientèle d’habitués de s’abstenir. C’est dire s’il y aura du monde ! Vieux Théâtre de Saint-Fabien le 13 août, 418 869-3311 ; Théâtre de la Vieille Usine, à L’Anse-à-Beaufils, le 14 août, 418 782-2277 ; Café-théâtre Graffiti, à Port-Cartier, 418 766-0101.

DANSE / DE TOUT SON CORPS
Né à Montréal, formé aux Grands Ballets Canadiens, Éric Gauthier se retrouve, en 2002, au sein du Ballet de Stuttgart. En 2007, il fonde, dans cette ville allemande, sa propre compagnie, Gauthier Dance. Ses chorégraphies constellées d’humour enchantent un public pas nécessairement familier avec la danse contemporaine. En bon fils de son père — le Dr Serge G. Gauthier, spécialiste de la maladie d’Alzheimer —, Éric et ses interprètes se produisent en formation réduite (Gauthier Dance Mobile) dans les centres où vivent des personnes âgées, des déficients, des handicapés. Comme si ça ne suffisait pas, le Québécois écrit, compose et chante de la pop, tendance ballade, qui en vaut bien d’autres. Son deuxième album, The Morning After Songs, est paru en 2007, et vous pouvez en écouter des bouts à ericgauthier.wikid.de. Au Festival des arts de Saint-Sauveur (du 31 juill. au 10 août), Gauthier et sa troupe de danseurs s’amènent avec des pièces signées William Forsythe, Hans van Manen, Paul Lightfoot et Gauthier, natürlich. Grand Chapiteau les 5 et 6 août, 514 790-1111.

THÉÂTRE / NOTRE MÈRE QUI ES AUX CIEUX
Les Belles-Sœurs ont 40 ans, leur auteur, 66, et, dans Le paradis à la fin de vos jours, Nana, sa mère, flotte au ciel depuis 45 ans. Et elle en voit des « pas pires ». Un monologue plein de grâce livré par une complice de toujours, Rita Lafontaine. Nouveau venu dans la famille artistique de Michel Tremblay, Frédéric Blanchette met en scène le spectacle. Théâtre du Rideau Vert, à Montréal, du 12 août au 6 sept., 514 844-1793.

CHANSON / LA VEUVE JOYEUSE
Catherine Ringer poursuit la tournée qu’elle avait entamée avec Fred Chichin, décédé en novembre 2007. « Lorsque Catherine n’est pas sur scène, elle déprime », avait coutume de dire son guitariste de mari. Alors, la veuve donne tout ce qu’elle a : gouaille, lâcher de chignon, vocalises, costumes sans bon sens, énergie relevant de la transe. La grande Catherine agrippe les titres de l’album ultime des Rita Mitsouko, Variéty, cocktail de paroles tragiques sur un rock éberlué et ludique. Catherine Ringer chante Les Rita Mitsouko and more, L’Agora du Vieux-Port, à Québec, le 24 juill., 418 643-8131 ; Métropolis, à Montréal, le 27 juill., 514 908-9090.

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