«Il en est où, notre amour pour Hydro ?»

Dans une pièce de théâtre documentaire, la comédienne Christine Beaulieu explore la relation en dents de scie qu’entretiennent les Québécois avec Hydro-Québec.

Christine Beaulieu en amoureux. (Photo: Mathieu Rivard pour L'actualité)
La comédienne Christine Beaulieu. (Photo: Mathieu Rivard pour L’actualité)

«L’histoire d’amour entre les Québécois et Hydro-Québec est bel et bien terminée.» Ainsi débutait la chronique de Lise Ravary dans le Journal de Montréal du 4 février 2015. L’affirmation allait résonner fort chez la comédienne Christine Beaulieu, qui était alors au beau milieu d’une enquête sur la société d’État, dont le fruit serait la pièce de théâtre documentaire J’aime Hydro. À la veille d’une série de représentations dans le cadre du Festival TransAmériques (FTA), celle qu’on a récemment vue dans le film Le mirage nous entretient de cette démarche singulière.

A priori, on pourrait douter qu’une pièce sur Hydro-Québec soit palpitante. Convainquez-nous du contraire.

Attention, Hydro-Québec, pour les Québécois, c’est la grosse affaire. Depuis sa création, en 1944, Hydro a enrichi la province, nous a donné confiance, nous a déçus… C’est un sujet passionnant. Les grands barrages ont long­temps été une source de fierté, puis il y a eu le projet de détournement de la rivière Rupert [NDLR : au milieu des années 2000], qui a provoqué des questionnements, à savoir s’il était bien nécessaire de construire de nouveaux barrages… Avec les tra­vaux du complexe de la Romaine, quelques années plus tard, la réaction a été encore plus forte. On se souvient de la communauté locale barrant une route, des Innus qui ont protesté…


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C’est donc une pièce qui pose la question de notre degré d’atta­chement et de confiance, en 2016, envers la société d’État ?

Oui. Le titre fait référence aux réseaux sociaux et à tout ce qu’on «aime» un peu facilement, aujour­d’hui. Je pose la question : il en est où, notre amour pour Hydro ? Et comme c’est du théâtre docu­men­taire, je n’arrive pas avec une théo­rie précise. Il n’y a pas de quatrième mur : mon personnage, qui s’appelle Christine et qui est moi, au fond, parle au public directement. Entre des segments filmés à l’avance, des effets sonores, il y a un échange véritable ; les spectateurs sont invités à nourrir l’enquête. En particulier durant les spectacles du FTA, où je présente les trois premiers «épisodes» de la démarche, qui en comptera cinq. Je suis rendue à intégrer les préoc­cupations des gens.

J’aime Hydro est produite par Porte Parole, dirigée par Annabel Soutar, qui nous a donné Sexy béton, Seeds et, tout récemment, Fredy, autour de la mort tragique de Fredy Villanueva. Parlez-nous de la philosophie de cette compagnie.

J’ai toujours eu beaucoup d’admi­ration pour le travail d’Annabel, que j’ai d’ailleurs incarnée dans Seeds… Elle aborde ses sujets sans statuer sur qui a raison et qui a tort. Je trouve ça rafraîchissant, parce qu’au Québec, à mon sens, on a beaucoup de mal à se rencontrer dans nos différences. Il y a les souverai­nistes et les non-souverainistes, les Québécois de souche et les immigrants, tout ça est assez figé. Le théâtre documentaire défendu par Annabel propose une réelle rencontre avec l’autre, qui s’inscrit dans l’espace citoyen. J’ai été surprise quand elle m’a confié cette enquête-ci, mais je crois qu’Annabel avait deviné à quel point je peux être curieuse… et tenace !

Il s’agit d’un dossier complexe. Com­ment s’est articulée votre enquête ?

Le spectateur me suit, depuis zéro, alors que je connais à peine le dossier de la Romaine. Je vais rencontrer des sociologues, des environnementalistes, des écono­mistes… Je me suis retrouvée dans des chambres de commerce, j’ai écouté des allocutions d’Éric Martel, le nouveau PDG d’Hydro-Québec ; j’ai eu des échanges passionnants avec Jean-Thomas Bernard, titulaire de la Chaire en économique de l’énergie électri­que à l’Université Laval. Pen­dant plusieurs mois, j’ai été en mode apprentissage. Ça rend la pièce très accessible, étonnamment drôle, je pense, et les gens devraient apprendre plein de choses !


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Donnez-nous un exemple.

On dit souvent que les Québécois sont actionnaires d’Hydro-Québec. Est-ce que c’est vraiment le cas ? Je pose la question. En fait, c’était vrai au départ, mais sous Jacques Parizeau, ça a changé, une nouvelle loi constitutionnelle a été votée qui a fait que, maintenant, c’est le ministre des Finances qui est actionnaire d’Hydro, au nom de la collectivité. Est-ce que les Québécois sont au courant ? Pas sûre…

 Alors, Lise Ravary a-t-elle raison de croire que l’histoire d’amour est terminée ?

Le projet derrière J’aime Hydro, c’est de trouver cette réponse. Je ne l’ai pas encore. Mon idéal serait que pendant ma recherche, le moi devienne le nous ; que les préoccupations du public se com­binent aux miennes. L’entreprise devient aussi une réflexion sur la place qu’on fait à l’engagement social dans nos vies. On y pense souvent, mais quand vient le temps de placer ça dans l’agenda, en plus du travail, de la famille, ça se complique. Et pourtant, c’est essentiel. Là-dessus, je n’ai plus aucun doute !

(Du 6 au 8 juin au Théâtre d’Aujourd’hui)