Il est venu avec des anémones

Extrait du roman Il est venu avec des anémones, par Lyne Richard, publié avec l’aimale autorisation des éditions Québec / Amériques.

Lisez l’article de Martine Desjardins et Pierre Cayouette


Roses-sur-Mer

Dans cette ville, on dit qu’il se passe des choses étranges. Le taux de suicide y est très élevé et les gens perdent l’usage de la parole après avoir vécu ce qu’on appelle un traumatisme profond . Comme si la mer s’emparait des êtres pour satisfaire son besoin d’histoires inachevées.

Ici, à Roses-sur-Mer, on croit que la mer sort ses couteaux la nuit et vient trancher les cordes vocales de ceux qui n’ont plus assez de mots pour la douleur. Tous les étés, on ne compte plus les morts. Ils viennent par dizaines se couler dans leur cercueil liquide. Ailleurs dans le pays, on appelle Roses-sur-Mer la dernière escale .

Pourtant, presque personne ne déménage. Nous avons des ventouses sous nos semelles. Et des rêves déchirés. Une fois que vous avez accordé votre corps aux parfums de Roses-sur-Mer, plus rien ne vous rattache au reste du pays. Pas même l’odeur des azalées des jardins de Métis, pas même la beauté des pivoines du jardin Van den Hende. Rien. Vous êtes ligoté ici, dans les remous salés et les vents rouges que Rose a laissés en héritage.

Parfois, la senteur des roses est insupportable. Surtout à l’anniversaire de la mort de Rose. L’odeur emplit alors toutes les maisons et les femmes colorent leurs lèvres de rouge profond. Près du quai, la joie des hommes est désaccordée et les bateaux ne vont pas plus loin que leurs amarres. On dit alors de la mer qu’elle est d’humeur à courir les cendres.

Ici, à Roses-sur-Mer, il y a beaucoup d’hommes seuls. Les épouses ont joué avec la folie et ont brûlé leur joie de vivre. Heureusement qu’il y a la belle Emma pour les consoler et leur donner une raison d’exister dans la chair des femmes. Ce n’est pas qu’on n’est pas heureux. Mais il y a

quelque chose dans l’air qui fait que l’on n’est jamais seul. Même dans la plus grande des solitudes, il y a un souffle qui accompagne l’air, un chant qui se lève de la mer et qui s’accroche aux épaules.

Et, à côtoyer la mort, elle finit par être quelque chose d’épouvantablement vivant.

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