Il fait parler les murs

Ses collages apparaissent la nuit dans les rues de Québec et sont effacés rapidement par les intempéries… ou les autorités. Mais leurs messages-chocs restent: l’artiste urbain Wartin Pantois cherche à dénoncer les injustices de notre époque.

Photos : Wartin Pantois

Collée sur le pavé dans le quartier Saint-Roch, à Québec, l’œuvre de papier n’a survécu que deux jours. Avec son Groupe des sept, un collage photographique montrant cinq hommes et deux femmes qui rampent autour de cinq lingots d’or, c’est l’absurdité de la mondialisation capitaliste que Wartin Pantois a voulu illustrer à la veille du dernier Sommet du G7, en juin 2018. « Elle a été pulvérisée à la machine à pression, sans doute par les autorités municipales », dit l’artiste, dont les œuvres sont de plus en plus connues dans la capitale.

Le groupe des sept (2018).

Surnommé « le Banksy de Québec » — en référence à la figure notoire de l’art urbain —, Wartin Pantois dit sur un ton railleur qu’il n’a pas besoin de déchiqueteuse, au contraire de l’artiste britannique, qui s’est fait remarquer avec l’autodestruction partielle d’une de ses toiles chez Sotheby’s, à Londres, en 2018. « Mes collages sont détruits par le temps, les intempéries et les autorités. »

Avec ses œuvres dispersées dans la capitale de façon furtive, Wartin Pantois dérange. Mort de piétons et de cyclistes, diversité sexuelle, itinérance, accueil des immigrants… les thèmes qu’il aborde appellent à l’émotion, mais aussi à la réflexion. Dans son viseur : des réalités humaines contemporaines qui le touchent, des injustices qui le révoltent.

Ensemble, créée en hommage au Centre multiethnique de Québec en 2017.

Silhouette longiligne, lunettes noires, cheveux courts et sages, l’homme passe inaperçu dans le petit resto de la rue Cartier où je le retrouve. Nul ne pourrait se douter qu’il s’agit du fameux artiste urbain local, qui commence aussi à rayonner à l’international. Après le Portugal et l’Allemagne, en 2017, il était invité en France l’été dernier.

« L’art est un bon moyen d’amener les gens à réfléchir sur les enjeux de société », dit ce sociologue de formation, diplômé de l’Université Laval, qui se cache derrière un pseudonyme — un choix classique dans le monde de l’art urbain. « Ça me permet de rester libre et de créer sans compromis. » Mais il risque des contraventions pour affichage illégal ou vandalisme s’il est pris sur le fait quand il colle ses œuvres sans permission.

Quadrature / Sortir du cadre, produite en mai 2018 dans le cadre de l’événement POST-, de l’organisme Folie/Culture.

« C’est aussi pour rester dans l’ombre des œuvres et faire passer les enjeux d’abord » qu’il accepte les entrevues, mais refuse que son nom figure dans les médias. Il tait également son âge (entre 35 et 45 ans) et le métier qui le fait vivre au quotidien. À peine confiera-t-il qu’il a grandi à la campagne au sud de Québec et réside depuis 20 ans dans la Basse-Ville — où il sévit d’ailleurs le plus souvent, et où il a son atelier. Pourquoi « Pantois » ? « Parce que je me sens souvent comme ça face au monde actuel : déconcerté, surpris, le souffle coupé. »

Que tombent les masques, conçue à Lisbonne, au Portugal, en 2017.

Facilement reconnaissables, avec leurs personnages à l’échelle humaine, en noir et blanc, mais souvent rehaussées de feuilles d’or, ses œuvres s’apparentent à celles du Niçois Ernest Pignon-Ernest, pionnier de l’art urbain en France. « Un artiste engagé dont la sensibilité m’inspire », dit Wartin Pantois.

Prises de vue, impression, découpage des photos… le gros du boulot s’effectue dans l’atelier du quartier Saint-Roch, l’objectif étant de rester dans la rue le moins longtemps possible, afin d’éviter les problèmes. Levé avant le soleil, l’artiste réalise ses collages en quelques minutes, ni vu ni connu, mais parfois avec des complices.

Amour, réalisée pour la journée internationale contre l’homophobie et la transphobie en 2018.

S’il a suivi un cours de photo au cégep, Wartin Pantois n’a jamais étudié en arts. Tout commence au tournant des années 2000, quand il hérite de l’Olympus de son père et s’entiche de la photo de rue. Il affiche ses premiers collages à l’Îlot Fleurie, un lieu d’expression artistique et communautaire situé sous les bretelles de l’autoroute Dufferin-Montmorency. Suivent quelques années d’exploration photographique — jusqu’à l’initiative Embellissons notre quartier, en 2014. « Avec le Comité citoyen de Saint-Roch, on avait répertorié des immeubles abandonnés sur lesquels on a collé des portraits de gens du quartier, dit-il. De grandes photos en noir et blanc de personnes ordinaires. Conjuguer engagement citoyen et diffusion photographique a été mon déclic. »

Les collages de l’initiative Embellissons notre quartier (2014).

C’est sa réplique à la démolition, en 2015, de Dialogue avec l’histoire, la sculpture mal-aimée du Français Jean Pierre Raynaud qui trônait sur la place de Paris, à Québec, qui dynamisera sa carrière artistique. Outré de cette décision municipale, Wartin Pantois parsème alors la ville de pochoirs à l’aérosol blanc représentant l’œuvre. « La couverture médiatique accordée aux pochoirs marque un tournant dans sa production », note l’historienne de l’art Julia Roberge Van Der Donckt dans sa thèse de doctorat (Ce que la polémique fait aux œuvres : Une étude en trois temps de controverses dans l’art contemporain, Université de Montréal, 2017). « Sa pratique est assez unique au Québec, dans la mesure où son travail procède d’un réel engagement social et urbain, souvent de concert avec des organismes communautaires », dit-elle.

Hommage à Jean Pierre Raynaud (2015).

En 2017, l’artiste a ainsi collaboré avec l’organisme communautaire Point de repères, qui vient en aide aux toxicomanes dans le quartier Saint-Roch. Présentant des photos-chocs de toxicomanes en train de consommer, placardées sur des murs et des murets à côté de boîtes de récupération de seringues, le collage Santé pour tous visait à promouvoir la création, toujours controversée à ce jour, d’un service d’injection supervisée (SIS) à Québec.

Pas de photos, en revanche, pour Frappe la mort, une œuvre réalisée grâce à la carte interactive de l’organisme Accès transports viables, qui répertorie les accidents routiers dont ont été victimes des piétons et des cyclistes à Québec. À la peinture en aérosol, l’artiste a tracé sur l’asphalte des silhouettes blanches, rappelant celles des scènes de crime, à l’endroit même où des personnes avaient été tuées par des autos.

Santé pour tous (2017).

Un art engagé qui peut avoir des suites inattendues, comme l’été dernier en France. Invité en résidence d’artiste par l’association Lolab, à Nantes, Wartin Pantois s’est attaqué à un sujet hyper-délicat : les migrants. L’artiste québécois les a rencontrés à leur campement nantais et a recueilli leurs témoignages, diffusés durant son installation éphémère sous forme de tentes dressées dans un square de la ville. « Une semaine après le départ de Wartin, les migrants ont été relogés dans un bâtiment inoccupé donnant sur le lieu même de son installation artistique, raconte José Cerclet, coordonnateur de Lolab. Un pur hasard, mais un beau clin d’œil ! »

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1 commentaire
Les commentaires sont fermés.

Il y’a là un langage indéniable. Une réflexion sociale qui manque cruellement sur plusieurs enjeux importants de notre société
Bravo encore une fois si cette signature nous fait prendre conscience ne serait-ce qu’un instant. Et entre vous et moi je préfère ceci à cela (allusion aux grafteurs). vous allez me dire que les graffitis sont eux aussi une forme de langage, c’est une question de point de vue.