Il fait rager les intégristes

La tête de Salman Rushdie est mise à prix depuis près de 30 ans, mais l’auteur des Versets sataniques n’en a cure. Son 12e roman est un autre plaidoyer pour la raison.

Une illustration de Salman Rushdie par Alain Reno.
Illustration: Alain Reno pour L’actualité

Enfant de la classe privilégiée de Bombay, en Inde, il a survécu au racisme des prestigieuses écoles d’Angle­terre, où il a fait ses études, à une courte carrière de rédacteur publicitaire, « qui ressemblait un peu à la télésérie Mad Men », à quatre divorces acrimonieux et, surtout, à la fatwa décrétée en 1988 par l’ayatollah Khomeiny, qui réclamait son exécution à la suite de la publication de son « blasphématoire » roman Les versets sataniques.

Aujourd’hui, sir Salman Rushdie (il a été anobli en 2007, au grand dam de l’Iran) vit encore sous menace d’assassinat permanente. La prime pour sa tête a récemment été portée à 3,6 millions de dollars. L’écrivain de 69 ans essaie néanmoins de mener une vie normale « quelque part près de Union Square », à New York, où il s’est installé il y a une quin­zaine d’années. Il persiste à faire des apparitions publiques (fréquemment au bras de mannequins et de starlettes incendiaires) et à semer la controverse.

Fervent athée, féministe avoué, partisan du contrôle des armes à feu, il a participé au mouvement Occupy, a critiqué ouvertement les écrivains qui boycottaient l’hommage rendu à Charlie Hebdo par l’association littéraire PEN, et n’hésite jamais à défendre la liberté d’expression — y compris la satire religieuse.

Livre de Salman RushdiePère de deux fils et grand amateur de culture populaire, qu’il considère comme la mythologie de notre temps, il est monté sur scène avec le groupe U2, a fait une apparition dans le film Le journal de Bridget Jones et a même jonglé avec l’idée d’écrire une télésérie de science-fiction. Son dernier roman est d’ailleurs saupoudré d’allusions aux superhéros, aux vedettes de cinéma, à Donald Trump, et fait un gros clin d’œil à la vieille comédie américaine Jinny.

Il faut dire que ce 12e roman renoue avec la tradition persane des Mille et Une Nuits et des récits épiques indiens. Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits (Actes Sud) retrace « l’époque des étrangetés » où les djinns, ces génies espiègles, lubriques et malfaisants, ont quitté leur monde magique pour envahir le nôtre. Durant 1 001 nuits, ils vont renverser les lois physiques et semer le chaos dans le tissu même de la réalité, afin de cultiver la peur de Dieu dans le cœur des hommes et de les pousser vers la religion.

Il faudra, pour les arrêter, un retour à la raison, incarnée ici par Dunia, une princesse djinn qui, il y a 1 000 ans, se serait éprise du grand philosophe rationaliste Ibn Rushd, mieux connu en Occident sous le nom d’Averroès. Un philosophe pour lequel le père de Salman Rushdie avait tant d’admiration qu’il a fait changer légalement son nom de famille (Dehlavi) pour adopter celui de Rushd, sous une forme légèrement indianisée.

L’actualité a joint l’écrivain chez lui, à New York. Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits est un intéressant paradoxe : un plaidoyer pour la raison sous la forme d’un conte merveilleux où interviennent de multiples éléments surnaturels pas du tout rationnels.

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Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits est un intéressant paradoxe: un plaidoyer pour la raison sous la forme d’un conte merveilleux où interviennent de multiples élément surnaturels pas du tout rationnels.

L’idée m’est venue du commentaire de Goya sur une de ses gravures, reproduite en frontispice de mon livre : « Abandonnée par la raison, l’imagination engendre des monstres impossibles, mais unie à elle, elle est la mère des arts et la source de leurs merveilles. » Ce commentaire laisse entendre que l’imagination n’est pas l’antithèse de la raison. Au contraire, c’est lorsqu’on les sépare que les monstres apparaissent. J’ai donc voulu écrire un roman qui marie le rationnel et le fantastique, parce que je crois que la source de l’art est à mi-chemin de l’intellect et de l’imagination. Ainsi, le roman commence par l’histoire d’amour entre un intellectuel et une créature magique, et la suite en découle.

 L’univers des djinns que vous avez inventé est non seulement élaboré, mais très structuré.

Quand on invente un monde imaginaire, il faut tenter de créer un univers détaillé et cohérent, sinon le livre n’a aucun sens et reste superficiel. Une des raisons du succès du Seigneur des anneaux, c’est que la trilogie n’est que la pointe de l’iceberg des connaissances de Tolkien sur les langues et l’histoire de la Terre du Milieu. Le monde que j’ai conçu est beaucoup moins élaboré, mais j’ai essayé de le rendre cohérent. Quand j’étais plus jeune, bien avant de commencer à écrire, j’étais très attiré par le théâtre de l’absurde d’Ionesco, d’Arrabal, de Beckett… À cette époque, le monde me semblait dénué de sens. Je ne vois plus les choses de la même façon. Et je suis davantage intéressé par la cohérence que par l’incohérence. Mais j’avoue que les romans sont souvent plus cohérents que la réalité.

LAT12_RUSHDIE_03Contrairement à la philosophie d’Ibn Rushd, votre roman montre clairement que religion et raison sont incompatibles et inconciliables. Ce qui se passe aujourd’hui dans le monde semble le justifier. Comment expliquez-vous la montée de l’intolérance et la régression vers l’obscurantisme dans la mouvance intégriste ?

Il n’y a pas qu’une seule explication à cet obscurantisme, parce qu’il diffère d’un endroit à un autre. Mais je pense que bien des gens sont déroutés par les bouleversements trop rapides. Notre époque de grandes métamorphoses, tout comme celle que j’appelle « l’époque des étrangetés » dans le roman, peut induire chez certains un désir de s’accrocher aux choses qui ne semblent pas changer — comme Dieu, qui, en principe, est immuable. Aussi, la rhétorique de l’extrémisme religieux est de revenir à un âge d’or mythique d’il y a plusieurs siècles, parce que le monde contemporain est inique et le progrès, un crime. Ce que les fondamentalistes appellent révolution est en fait une tentative très conservatrice de regarder en arrière et pas en avant.

 Il est nécessaire, selon vous, de s’adapter aux transformations ?

Bien sûr. Les êtres humains ont toujours été très habiles à faire ça : s’adapter. C’est l’une de nos facultés fondamentales. Nous sommes capables de changer au même rythme que le monde change autour de nous. Mon roman va dans ce sens-là.

Salman Rushdie exergueLes romans d’anticipation offrent toujours une vision de l’avenir assez pessimiste. Pas le vôtre.

Une des idées que j’essaie de développer dans le roman, c’est que le pessimisme est une forme de défaitisme. L’étude de l’histoire nous montre qu’il est impossible de prédire la direction des événements : ils finissent toujours par aboutir ailleurs. La dissolution de l’Union soviétique en reste le meilleur exemple. Et comme nous vivons à une époque où des renversements souvent positifs peuvent se produire de façon tout à fait inat­tendue, je ne voulais pas écrire un livre où le pire était inévitable et la noirceur, inéluctable. J’ai essayé d’imaginer d’autres possibilités.

 Les fondamentalistes ont remplacé l’interprétation des symboles et des paraboles dans les livres sacrés par un littéralisme qui prend ces textes au pied de la lettre. Craignez-vous que cette tendance ne contamine les autres formes de discours et que les lecteurs finissent par oublier comment interpréter un texte littéraire ?

Si jamais ça se produit, je devrai changer de métier, puisque l’un des objectifs de la littérature est justement de rappeler aux lecteurs qu’un texte peut être interprété de différentes façons. Et pas seulement de leur rappeler la nécessité d’interpréter ce qu’ils lisent, mais de les persuader d’y trouver du plaisir. La notion de plaisir, pour moi, est extrêmement importante. Or, c’est justement l’un des aspects irritants des extrémistes religieux. De nos jours, écrire un livre pour procurer du plaisir est devenu un acte radical, parce que le plaisir est l’ennemi.

 Les djinns, eux, n’ont pas cette vision puritaine du plaisir.

Un des traits que je préfère chez eux, c’est leur sorte d’irrationalité magique, qui est aussi présente en chacun de nous. La lutte entre le rationnel et l’irrationnel est un conflit éternel dans lequel nous sommes tous engagés. Nous avons tous un petit côté djinn, avec des ressources insoupçonnées qui se révèlent en cas de grand besoin et nous rendent forts, résistants, résilients, héroïques, même. Nous avons tous un petit peu de contes de fées en nous, je crois.

 Plus que tout autre écrivain, vous savez que vos livres vont être scrutés à la loupe par vos détracteurs. Ressentez-vous la pression de leur jugement quand vous écrivez ?

La seule personne qui regarde par-dessus mon épaule quand j’écris, c’est moi. Si vous laissez des étrangers s’immis­cer dans votre écriture en vous inquiétant de leur réaction, alors vous censurez votre pensée. En vérité, un écrivain ne peut comprendre comment les lecteurs vont accueillir son œuvre, parce qu’il y a toutes sortes de lecteurs.

 Mais comment en faites-vous abstraction ?

Le seul moyen, c’est d’écrire l’histoire qui m’importe et que j’ai envie de raconter. Il n’y a aucune autre façon de procéder. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

 Vous arrivez donc facilement à exercer votre entière liberté d’expression.

Bien sûr. La seule façon d’écrire, c’est d’assumer que vous avez cette liberté.

 Trouvez-vous que les auteurs occidentaux ont tendance à se censurer par rectitude politique ?

Je ne vois pas cette tendance chez les écrivains que je connais. Ils écrivent simplement les livres qu’ils doivent écrire. Vous aussi, j’espère. Nous devons être plus optimistes quant au courage des artistes. Ce sont des gens têtus, qui n’aiment pas qu’on leur mette des mots dans la bouche. Les écrivains résistent quand on essaie de les mettre dans une boîte.

 Comme des djinns qui veulent sortir de leur bouteille ?

Exactement !

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3 commentaires
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Si tous les musulmans radicaux pouvaient voir la lumière tel que M.Rushdie la voit, on compterait les conflits sur terre sur les doigts d’une seule main. Mais non, la cécité fait partie de leurs exigences religieuses.