Il fait saigner la banlieue

Patrick Senécal signe des thrillers crus, violents, angoissants. Pourtant, « je suis le cliché du petit bonheur tranquille », assure l’auteur, dont les romans connaissent une deuxième vie au cinéma.

Photo : Jean-François Bérubé
Photo : Jean-François Bérubé

Il vit et écrit dans une maison de banlieue coquette, sise au pied du mont Saint-Hilaire. Piscine hors terre dans la cour, grande cuisine éclairée et, partout, des photos de ses deux enfants. Pas de sang sur les murs. Pas de cadavres au sous-sol, pas d’otages à l’étage. J’ai vérifié.

« Il n’y a rien d’angoissant à aller chez lui », m’avait bien dit le réalisateur Éric Tessier, qui a adapté Sur le seuil, en 2003, et qui vient de porter au grand écran 5150, rue des Ormes, le tout premier roman de Patrick Senécal, publié il y a 15 ans.

5150, rue des Ormes est l’histoire d’une famille en apparence normale, qui vit dans une petite maison de banlieue tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Mais où tout le monde disjoncte. À commencer par le père, qui s’avère psychopathe : il tue à répétition, prend plaisir à séquestrer et à… momifier ses victimes.

Ce qui a séduit Éric Tessier dans cette histoire démente, que Patrick Senécal a lui-même scénarisée ? « Le choc entre la folie totale et la normalité. » « On aura réussi notre coup si les gens regardent désormais les petites maisons de banlieue banales autrement », ajoute-t-il.

Patrick Senécal m’attendait devant la porte, bras croisés, jambes écartées, silhouette carrée. J’ai hésité avant de franchir le seuil, j’avoue. « Ne t’inquiète pas, tu es pas mal moins en danger ici qu’au 5150, rue des Ormes », a-t-il dit en pouffant. Sa patte d’homme m’a agrippée. J’ai rougi, il s’est esclaffé. Son rire m’a poursuivie jusque dans la cuisine. Un rire tonitruant.

Mais même s’il rit fort et parle fort, Patrick Senécal a un côté gamin et ne s’en cache pas. Il aime réunir ses chums autour d’une bière et d’un jeu de société. Il adore les partys, où il est le premier arrivé, le dernier parti. Il a aussi joué dans un band de musique trash et se défonce encore parfois sur sa batterie. Bref, rarement un écrivain a-t-il si peu ressemblé à ses romans.

Son petit dernier, Hell.com (éditions Alire), propose littéralement une descente aux enfers. Bienvenue dans l’univers des sites Internet illégaux, pornos et criminels, où toutes les perversités sont permises, où les fantasmes les plus inimaginables sont exploités. Patrick Senécal a mis le paquet. Et s’en félicite. « J’aime bien tester le seuil de tolérance de mes lecteurs ! » avoue-t-il.

Sa femme, Sophie, psychologue de métier, lui a déjà dit : « N’arrête surtout pas d’écrire. » L’idée est loin de l’effleurer. « Je ne dis pas que je deviendrais psychopathe si je n’écrivais pas, explique-t-il, mais je serais quelqu’un de beaucoup plus sombre. Ma noirceur, je la mets dans mes romans. »

À 42 ans, il a déjà signé sept romans, vendus au total à plus de 250 000 exemplaires, traduits en polonais, en turc, en italien, en espagnol, et bientôt (sic !) en anglais. Et les projets se bousculent au portillon. Tellement qu’il a cessé d’enseigner la littérature et le cinéma au cégep pour se consacrer à l’écriture. « C’est un luxe formidable de se lever le matin et de se dire qu’on ne va faire que ça, écrire. »

Dans la foulée de son Hell.com, il songe à écrire un livre sur le diable. Même s’il ne croit pas en son existence. « Satan est en nous. Tout comme Dieu. À nous de décider si l’on veut être du côté du mal ou du bien. C’est un choix moral qu’on doit faire tous les jours. » Il prépare aussi une série de courts romans « méga-trash », qui se situeront dans un cégep, où devraient se produire des phénomènes très inquiétants, inexpliqués. Et un roman d’horreur pour enfants. Sans oublier plusieurs scénarios de film, des thrillers inspirés pour la plupart de ses romans.

Mais d’où vient cette noirceur ? « Je ne sais pas », dit l’auteur, qui a eu une enfance heureuse, dans une famille de la classe moyenne, à Drummondville.  « Je pourrais suivre une psychanalyse pour essayer de comprendre, mais ça ne m’intéresse pas. J’ai l’impression de faire une psychanalyse chaque fois que j’écris. Ça me suffit. »

Ce qui est sûr, c’est que les livres « cute » pour enfants ne l’ont jamais intéressé. Très tôt il a plongé dans les romans de science-fiction, dans la littérature fantastique. Il enviait son voisin, plus âgé que lui, qui regardait des films d’horreur jusque tard dans la nuit et lui racontait les scènes les plus effrayantes le lendemain. Et il aimait faire peur à sa sœur, qui ensuite faisait des cauchemars – elle lui en veut encore, paraît-il.

Faire peur était son but premier quand il a commencé à écrire, à l’âge de 9 ou 10 ans. « Faire peur, c’est manipuler. Il y a quelque chose de jouissif à manipuler les lecteurs pour les emmener là où tu veux aller. »

Il a d’abord concocté des bandes dessinées pleines d’explosions et de sang qui gicle, puis de petits romans noirs à suspense, calqués sur les livres de Stephen King. « J’écrivais pour mes amis, qui en redemandaient. Au secondaire, j’étais une vedette dans ma rue. »

Le p’tit gars de Drummondville qui voulait devenir le Stephen King du Québec l’est devenu. Même si l’étiquette a fini par lui peser. « Je ne veux pas cracher dans la soupe, mais depuis quelques années, ce que j’écris n’a plus grand-chose à voir avec Stephen King. Je délaisse de plus en plus le surnaturel, le fantastique, pour mettre l’accent sur l’aspect moral et social de mes histoires. »

En 2007, il a marqué un grand coup avec Le vide, où il s’attaquait au phénomène de la téléréalité. « Moi qui avais toujours prétendu que je ne faisais que du thriller, je me suis lancé dans une grande critique sociale du Québec. » Pas du tout optimiste, l’auteur, à l’égard de nos comportements collectifs. « Notre engouement malsain pour les vedettes instantanées, notre préoccupation pour notre petit confort, notre inconscience totale envers les grands enjeux de la planète, l’écart entre les riches et les pauvres qui s’agrandit… tout ça m’effraie. J’ai envie de secouer les gens. »

Selon Éric Tessier, le grand mérite de Patrick Senécal, c’est d’abord de s’être approprié un genre littéraire à peu près inexistant au Québec. « Patrick a donné au roman d’horreur une identité propre, avec des personnages d’ici, des intrigues qui se passent ici. Puis, il a mis de plus en plus de substance dans ses romans. » Pour le jeune cinéaste, Patrick Senécal n’est plus le Stephen King québécois, c’est Patrick Senécal, point final. « Un grand manipulateur. Il te mène en bateau, te fait avaler ce qu’il veut bien. C’est déstabilisant ! »

Manipulateur : c’est la plus grande satisfaction de Patrick Senécal, sa plus grande fierté de romancier. « Quand tu lis Hell.com, si tu te demandes jusqu’où tu irais à la place du héros, ça veut dire que je t’ai eu. »

Il avait appliqué le même procédé dans Les sept jours du talion, où un père de famille dont la petite fille a été violée et tuée se venge sauvagement de l’agresseur. Patrick Senécal en a tiré un scénario. Réalisé par Podz (Minuit, le soir), le film prend l’affiche en février.

« Quand le père commence à torturer l’assassin de sa fille, bien des gens vont le suivre, s’identifier à ce qu’il ressent, dit l’auteur. Mais à un moment donné, j’ai mis une scène de torture effrayante, et là, tout le monde va se dire que c’est trop. C’est ce que je veux. » À ses yeux, tous les moyens sont bons, en littérature comme au cinéma, pour ébranler le lecteur ou le spectateur, même l’extrême violence. « Tout le monde a un côté tordu, voyeur, non ? Je manipule les gens, oui, mais pour qu’ils aillent fouiller dans leurs propres bibittes. »

Plus simple à concrétiser en littérature qu’au cinéma, cependant. Les sept jours du talion a mis des années à voir le jour à l’écran : problèmes de subvention, refus répétés des bailleurs de fonds. L’auteur fulmine : « De nombreux scénaristes écrivent des scénarios « flyés », « capotés », mais ça ne passe pas. Le cinéma est frileux au Québec. On fait des films consensuels, qui n’ébranlent pas. Ça m’agace cette manie de ne pas vouloir déranger. Téléfilm et la SODEC sont straights à mort. » Il ajoute : « Tu peux l’écrire, je leur ai déjà dit ce que je pensais d’eux en pleine face. »

Heureusement, il y a la littérature. « Quand j’écris un roman, c’est la liberté totale ! » Pas d’intermédiaires, pas de bâtons dans les roues. Seulement un éditeur qui donne son avis mais n’impose rien. Et des lecteurs… à qui un auteur démoniaque s’amuse à faire peur.