Il pleuvait des oiseaux

Extrait du roman Il pleuvait des oiseaux, par Jocelyne Saucier, avec l’aimable autorisation des éditions XYZ.

Extrait du roman Il pleuvait des oiseaux, par Jocelyne Saucier

Ils n’étaient pas fiers de m’annoncer qu’ils avaient eu une visiteuse. Elle prétendait être photographe. Mais il leur a d’abord fallu m’annoncer la mort de Ted. J’aurais dû m’y attendre. Il était tellement vieux. Mais trop vieux pour se donner la peine de mourir, il me semblait.

Mort de sa mort, m’a assuré Tom, et j’ai cherché Charlie du regard. Ces deux-là formaient une caisse de résonance. Quand on voulait savoir si Tom disait la vérité, on jetait un oeil sur Charlie. Il n’y a pas eu de note disso­nante dans le regard de Charlie. Ted était bel et bien mort de façon naturelle.

Nous savions tous les trois ce qu’il importait de savoir.

Il y avait un pacte de mort entre mes p’tits vieux. Je ne dis pas suicide, ils n’aimaient pas le mot. Trop lourd, trop pathétique pour une chose qui, en fin de compte, ne les impressionnait pas tellement. Ce qui leur importait, c’était d’être libres, autant dans la vie qu’à la mort, et ils avaient conclu une entente. Encore là, pas de serment sur le coeur, rien de pathétique, simplement la parole donnée de l’un à l’autre que rien ne serait fait pour empêcher ce qui devait être fait si l’un devenait malade au point de ne plus pouvoir marcher, s’il devenait un poids pour lui-même et les autres. L’entente ne valait pas pour une frac­ture à une main ou un bras, un manchot peut encore se débrouiller, mais les jambes, il n’y a pas plus important en forêt. La locomotion, comme disait Tom en insistant sur les « o » comme s’ils devaient marcher en les prononçant. L’entente disait aussi que, s’il le fallait, ils aideraient. Ils ne laisseraient pas l’autre se dissoudre dans la souffrance et l’indignité en regardant le ciel.

J’avais été mis au courant il y a longtemps. Par un hasard de conversation, ils n’étaient pas du genre à faire des révélations à grandes volées de cloches. Quand l’important arrivait, ils le bougonnaient comme le reste, Charlie sur­tout qui était un maître marmotteur. Tom, lui, n’a jamais perdu son bagout de roulure d’hôtel et il tournait tout à la blague. Mais il ne fallait pas s’y fier, son oeil d’épervier était là qui vous guettait. C’est avec lui qu’il fallait discuter. Quant à Ted, il fallait être attentif pour suivre le rumine­ment de sa pensée.

Les conversations se faisaient dans la cabane de Charlie, la plus confortable. Celle de Tom était une vraie souille. Nous passions des heures, parfois des journées entières, à jouer aux cartes en laissant nos pensées se dire d’elles-mêmes.

Ted ne s’était pas joint à nous, ne le faisait jamais, mais je sais qu’il était lié à l’entente.

 – La mort, on en fait notre affaire, avait lancé Tom.

Nous étions en février, une journée de neige et de grand vent, une de ces journées qui vous tiennent au chaud près d’un bon feu, et nous avions une partie de poker en train. J’étais arrivé l’avant-veille. L’hiver, je venais moins souvent. J’arrivais un peu comme le père Noël avec mes poches de ravitaillement. Mon traîneau de ski-doo en était plein. Des fruits, des légumes, des gâteaux, du frais et du moelleux pour mes p’tits vieux et des gâte­ries plus substantielles comme des parkas, des caleçons longs, une tronçonneuse, un fanal à naphta, parfois aussi les journaux. Ça les amusait de voir comment le monde se débrouillait sans eux.

Cette fois-ci, j’avais une tarière à essence. Grande innovation, ils n’auraient plus à s’échiner sur leur pic à glace. La tarière leur ferait un trou en un rien de temps sur le lac et ils auraient de l’eau en abondance. Et du poisson, avait ajouté Charlie qui avait voulu essayer l’engin sur un lac voisin où le brochet, disait-il, était tellement noir qu’il en était bleu. Mais un blizzard s’est levé qui nous a tenus deux jours à jouer au poker et Charlie n’en démordait pas, il voulait son brochet bleu nuit.

 – Demain, qu’il neige, qu’il vente, qu’il nous tombe des tonnes de merde, je vais à la pêche, a-t-il annoncé en même temps qu’un full aux rois.

 – Et qui c’est qui va te retrouver gelé et en grimaces ?

Tom ne faisait pas le poids. Une paire de valets.

 – T’inquiète pas, je vais m’organiser pour avoir un sourire dans la face en mourant.

Moi non plus, je ne faisais pas le poids. Pas une seule petite paire et cette question stupide.

 – Tu veux encore aller au-devant de la mort, Charlie ?

Silence et sourires entendus de part et d’autre de la table.

 – Personne ici n’a donc peur de la mort ?

J’étais nul, vraiment.

 – Sors donc ta boîte de sel, Charlie.

La boîte était sur la tablette au-dessus du lit de Charlie. Une petite boîte en fer-blanc de forme cylindrique. Elle contenait des cristaux blancs de la taille du sel à marinade. De la strychnine. Du poison à renard, m’ont-ils expli­qué, un reliquat de trappe, ça vous tue un renard en trois secondes et un homme en moins de dix.

Chacun avait sa boîte de sel et s’il fallait un jour aider, chacun savait où était la boîte de l’autre.

Je me croyais un dur, capable d’en encaisser, mais de les entendre discuter de leur propre mort comme s’il s’agissait d’aller pisser ou d’écraser un pou, j’avais le coeur à vomir.

 – La mort, on en fait notre affaire, avait lancé Tom du haut de sa voix éraillée.

Et puis, plus calmement, car il avait senti mon malaise :

 – T’es trop jeune, essaye pas de comprendre.

Charlie, à son habitude, l’avait laissé faire son raffut avant de mettre son point.

 – J’ai déjà eu une deuxième vie gratis, je vois pas ce que je ferais d’une troisième.

 

La suite dans le livre…

 

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