Il y a 390 ans, Port-Royal

C’est sur la côte acadienne qu’en 1605, Champlain établissait la première colonie en Nouvelle-France. Jardin expérimental, chasse et pêche, gastronomie, théâtre… on faisait bombance à Port-Royal.

Pourquoi diable Samuel de Champlain a-t-il choisi Port-Royal pour y installer le premier établissement de la France en Amérique? Il aurait pu planter sa tente – ou sa croix – sur les côtes sablonneuses de Cape Cod, d’où il revenait. Ou remonter le Saint-Laurent jusqu’à Québec, qui renfermait toutes les fourrures dont un explorateur pouvait rêver et qu’il allait fonder trois ans plus tard.

Peut-être eut-il l’impression d’entrer au paradis terrestre en apercevant la côte acadienne? Comme son compagnon Marc Lescarbot, avocat parisien venu s’établir en Nouvelle-France avec sa femme et ses filles, qui s’étonna qu’un lieu pareil, «le plus beau que Dieu ait formé sur la terre, avec ses montagnes sur lesquelles bat le soleil tout le jour, demeurait désert alors que tant de gens languissaient au monde…»

Toujours est-il que Champlain décida, en 1605, d’y construire une «abitation». La terre lui sembla riche et la pêche, miraculeuse. Contrairement aux explorateurs de son temps, il n’avait pas traversé l’océan pour faire fortune mais pour fonder une colonie. Il faut dire que la France avait bien ri des déboires du Malouin Jacques Cartier qui, en rentrant chez lui, avait brandi des pépites d’or et des diamants qui en fait n’étaient que de la pyrite et de la silice. D’où l’expression «faux comme un diamant du Canada».

Un bon vivant que ce Champlain, qui a affronté les mers déchaînées, traversé des hivers rigoureux et fut souvent menacé du scorbut, sans jamais perdre le moral. Son remède: le vin et la bonne chère, «plus profitables que toutes les médecines».

L’explorateur saintongeais a 35 ans lorsqu’il arrive à Port-Royal (aujourd’hui Annapolis Royal en Nouvelle-Écosse). Né à Brouage, un port voisin de La Rochelle, ce fils de marin sillonne les mers à titre de cartographe avant d’accompagner Pierre de Monts, chargé par le roi de France d’explorer la côte américaine. À l’approche de l’hiver, ils installent leur campement sur l’île Sainte-Croix, face au continent, mais le site est balayé par de violentes rafales qui obligent les hommes à s’enfermer dans leurs cabanes. L’île est pauvre en eau potable et ils en sont réduits à boire de la neige fondue. Certains souffrent d’un curieux mal, le scorbut. Leurs jambes enflées deviennent noires comme du charbon, la chair de leurs gencives pourrit, leur haleine est fétide et leurs dents se déchaussent. Les Indiens leur préparent une décoction de feuilles d’«annedda», mais ils se méfient de cette «diablerie» et 35 des 85 nouveaux colons succombent.

Le printemps de 1605 venu, de Monts et Champlain déménagent leur campement sur la rive méridionale de la baie Française (baie de Fundy). Ils vont nommer le lieu Port-Royal. Les charpentes des maisons de l’île Sainte-Croix, importées de France, sont démontées et transportées sur deux barques jusqu’à la nouvelle «abitation», qui comprendra le logis du sieur de Monts, un magasin, des logements pour les ouvriers, un four, une forge et une cave profonde de six pieds. Les tailleurs de pierre, serruriers, couturiers arrivent en renfort. On leur demande trois heures de travail par jour. Le reste du temps, ils le passent au bord de la mer à pêcher des moules, des homards et des crabes, qui abondent sous les pierres.

On fait bombance à Port-Royal. Pour soutenir le moral de sa petite communauté, Champlain a créé l’Ordre de Bon Temps. Chaque soir, un convive différent, serviette sur le bras, fait office de maître d’hôtel. Il lui revient d’aller à la chasse ou à la pêche et de rapporter à table quelque chose de rare. On y mange aussi bien qu’à Paris et à moins de frais, écrit Lescarbot dans son Histoire de la Nouvelle-France.

Au menu: des canards et des oies sauvages. Le tout est arrosé de vin, «souverain préservatif contre le scorbut et qui corrige le vice qui pourrait être en l’air», note-t-il encore, en précisant que seuls «ceux qui sont chagrins et paresseux en sont atteints». Les chefs indiens sont invités et leurs couverts mis en permanence.

Champlain s’attache aux «sauvages», qu’il traite avec équité. Il se désole de les voir manger jusqu’à se rendre malades, quitte à mourir de faim en hiver puisqu’ils ne font jamais de provisions. «Je leur fis donner des fèves, mais ils n’eurent pas la patience [d’attendre] qu’elles fussent cuites pour les manger…» Un jour, ses nouveaux amis dévorent «une charogne à demi cuite, qu’il avait jetée aux renards deux mois plus tôt et qui puait si fort qu’on ne pouvait rester tout près». Il trouve aussi les sauvagesses bien potelées et en parle en connaissance de cause puisqu’il les a vues à la fête «quitter leurs robes de peaux et se mettre toutes nues, montrant leur nature…»

Aucun prêtre n’étant là pour évangéliser les Indiens, du moins au début, c’est Lescarbot qui, le dimanche, est chargé d’enseigner au petit peuple, «pour ne pas vivre en bêtes».

Le premier jardin de la Nouvelle-France prend bientôt forme. On sème orge, avoine, fèves, pois… L’apothicaire Louis Hébert, qui est resté à l’histoire comme le premier Européen à récolter du blé en Amérique du Nord, débarque à son tour. On fait aussi pousser des légumes dans des potagers qu’il faut clôturer pour les soustraire à la gourmandise des pourceaux. Champlain arpente lui-même la terre. Il se construit un cabinet avec de beaux arbres pour y prendre la fraîcheur et creuse des fossés pour garder ses truites de mer. «J’y fis un petit réservoir pour y mettre du poisson d’eau salée.»

Mais Champlain a la bougeotte. Comme ses descendants bien plus tard, il décide d’aller passer l’hiver en Floride. Il n’ira pas plus loin que Nantucket, où il tombe dans une embuscade indienne. Il rebrousse alors chemin, pressé de rentrer à Port-Royal. Eût-il continué jusqu’au fleuve Hudson, il aurait sans doute pris possession de la pointe de terre qu’est aujourd’hui New York, au nom des Français et avant les Hollandais.

En novembre 1606, pour fêter l’arrivée de De Poutrincourt, nommé lieutenant-gouverneur de l’Acadie, Marc Lescarbot, poète à ses heures, monte la première pièce jouée en Nouvelle-France. Le Théâtre de Neptune se tient en plein air. Alors que le bateau s’approche de la côte, au son des trompettes, le dieu de la mer s’avance sur un char flottant traîné par six tritons et lui souhaite la bienvenue: «Puisque tu as eu le courage de venir de si loin rechercher ce rivage pour établir ici un royaume français… par mon spectre, je jure de favoriser ce projet.» Comme l’écrit un contemporain: «Quand les Français s’établissent quelque part, la première chose qu’ils font, ils montent un théâtre, les Anglais, un comptoir, les Espagnols, un couvent»…

Tout est donc en place pour que Port-Royal devienne prospère. Les colons ont la bonne idée d’ériger des digues pour contenir les marées et de cultiver les terres alluviales. Côté commerce, les côtes acadiennes sont accessibles aux bateaux européens toute l’année, ce qui constitue un avantage sur la vallée du Saint-Laurent, dont les eaux sont envahies par les glaces en hiver. Hélas! la présence dans les parages des Anglais et des Hollandais menace les fondations encore fragiles de la colonie et ses fondateurs décident de l’abandonner. En 1607, sous le regard indifférent des Français, Champlain monte à bord du Don de Dieu et navigue jusqu’à Québec qu’il s’en va fonder. Le navigateur demeure convaincu que le Saint-Laurent ouvre le chemin vers la Chine, qu’il ne désespère pas de découvrir.

Pour un temps, l’Acadie continue de prospérer et, des années après, alors que Québec n’est qu’une bourgade vivotante, Port-Royal fournit plus de blé que tout le reste de la colonie et possède des salines réputées pour la salaison de la morue. Mais dans ce pays de Cocagne, le bonheur tranquille tire à sa fin. Attaquée par les Virginiens, Port-Royal est détruite, puis reconstruite. Anglais et Français revendiquent par les armes les droits de leurs découvreurs sur ses bancs de poissons. Le traité de Saint-Germain-en-Laye rend la colonie aux Français, en 1632. Sous Cromwell, elle redevient anglaise, puis repasse aux Français sous Louis XIV… et ainsi jusqu’à la tragédie finale qui débute au printemps de 1710, lorsque le général Nicholson, à la tête de 3400 hommes, bombarde la place, défendue par 258 soldats. Port-Royal capitule et devient anglaise pour de bon par le traité d’Utrecht.

Mais les Acadiens sont tenaces. Ils refusent de prêter le serment d’allégeance à la couronne d’Angleterre, et n’y consentiront 13 ans plus tard qu’à condition de ne pas avoir à se battre contre les Français et de pouvoir pratiquer la religion de leurs ancêtres. Jamais les Anglais n’obtiendront plus des Acadiens. D’où leur surnom: «French Neutrals».

Redoutant de les voir se soulever et s’allier aux colonies françaises voisines, le futur gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Charles Lawrence, décide de les déporter. «Si nous réussissons à les expulser, écrit-il le 9 août 1755, cet exploit sera le plus grand qu’aient accompli les Anglais en Amérique.» Les Acadiens sont expédiés en Angleterre, puis refoulés en France; d’autres se retrouvent en Nouvelle-Angleterre et en Louisiane. «J’ai hâte de voir ces infortunés embarqués et notre tâche terminée», écrira l’officier britannique James Murray à son ami, le lieutenant-colonel Winslow. «Alors je m’accorderai le plaisir de vous faire une visite et nous boirons à leur bon voyage.»

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