Ils dansent dans la tempête

La spiritualité est le grand tabou de la littérature jeunesse. Dominique Demers le fracasse dans son dernier roman.

Une jeune adulte engloutie dans le plus profond désespoir est récupérée par une communauté de moniales qui lui redonne le goût et les raisons de vivre. C’est la trame d’Ils dansent dans la tempête, le nouveau roman jeunesse de Dominique Demers.

Le sujet est épineux, l’auteur le sait bien. « Je partirais bien en Chine un mois ou deux, le temps que la poussière retombe ! » dit-elle.

Elle a pourtant l’habitude des sujets difficiles. Dans Un hiver de tourmente (1991), Marie-Lune, l’héroïne de 15 ans, perdait sa mère. Dans la suite, Les grands sapins ne meurent pas, publié l’année suivante, Marie-Lune, enceinte, décide de poursuivre sa grossesse et de donner son bébé en adoption. Le sujet était si chaud et le choix de Marie-Lune de ne pas se faire avorter si controversé que La Courte Échelle, la maison d’édition qui avait publié tous les ouvrages précédents de Dominique Demers, a refusé le manuscrit. Finalement publié chez Québec/Amérique, Les grands sapins ne meurent pas a remporté un grand succès et fait couler beaucoup d’encre.

Ils dansent dans la tempête est le dernier volet de la trilogie. Marie-Lune, maintenant âgée de 18 ans, apprend le suicide de son ancien amoureux. Ce dernier drame cause le ressac de son passé, lourd d’émotions : le roman relate la longue descente aux enfers de Marie-Lune et la rencontre qui lui permettra de faire le point, de trouver au fond d’elle-même les raisons, les valeurs sur lesquelles fonder sa propre vie.

« Dominique, je t’en supplie, ne me fais pas ça ! » s’est écriée, en lisant le synopsis, une productrice intéressée à faire une télésérie avec Marie-Lune. Cette réaction servie à la Dominique Demers auteur venait confirmer éloquemment l’intuition de la Dominique Demers chercheuse.

Car, parallèlement à sa double carrière de journaliste (notamment à L’actualité) et d’auteur pour enfants et adolescents, Dominique Demers étudie et enseigne la littérature jeunesse à l’université depuis plusieurs années. La semaine où je l’ai rencontrée, elle lançait Du Petit Poucet au Dernier des raisins, une introduction à la littérature jeunesse destinée aux étudiants de la Télé-Université, et soutenait sa thèse de doctorat en littérature à l’Université de Sherbrooke !

Sa thèse retrace l’histoire de la notion d’enfance dans notre société à partir de textes d’écrivains, de sociologues, d’anthropologues. « Depuis qu’elle existe, la littérature jeunesse a toujours reflété l’image qu’on se faisait de l’enfance, explique l’auteur. Il y a eu l’époque de l’enfant un peu sauvage qu’il fallait dresser, puis celle de l’enfant angélique, blond et bouclé. On en est maintenant à ce que j’appelle l’enfant survivant : l’enfant adulte qui, entouré d’adultes enfants, doit avancer, tout seul, dans un monde qui ressemble à un champ de mines. »

La lecture de milliers de textes pour enfants l’a amenée à une deuxième constatation : la religion, après avoir été la base de toute la littérature jeunesse pendant des siècles, en est complètement disparue depuis une trentaine d’années.

« Les adolescents d’aujourd’hui, comme ceux d’hier, se demandent d’où ils viennent, où ils vont, à quoi sert la vie, dit-elle encore. Mais les adultes qui, souvent, traînent un passé religieux lourd et trouble refusent d’aborder ces questions. » Et il y a le mythe de l’enfant survivant qui, par son existence même, interdit toute allusion à la religion : les personnages adolescents, tout occupés à surmonter les difficultés de la vie quotidienne, ne peuvent se payer le luxe des grands questionnements intérieurs. « Le résultat, c’est que la religion et la foi sont devenues le plus grand tabou de cette fin de siècle, en littérature jeunesse du moins », conclut la chercheuse.

Ce tabou, ce n’est pas pour des raisons théoriques ou rationnelles qu’elle a décidé de l’enfreindre. « Je cherchais la suite de Marie-Lune. Je savais qu’elle vivrait des choses difficiles parce qu’elle ne pouvait pas avoir « digéré » les deux drames des premiers romans, la mort de sa mère, sa grossesse et son choix de donner son bébé en adoption. Je voulais qu’elle aille au fond de sa crise et qu’elle passe au travers. Qu’elle découvre sa force. Mais je ne savais pas d’où lui viendrait cette force. »

Elle a entendu l’histoire d’une jeune femme, membre d’une communauté cloîtrée, qui s’était enfuie au moment de prononcer ses voeux perpétuels. Pas parce qu’elle craignait cette vie austère – elle la désirait plus que tout au monde – mais parce qu’elle ne se sentait pas à la hauteur. « Jamais de ma vie je n’avais entendu parler de la foi de cette façon-là, dit-elle. Je ne suis pas croyante mais j’ai trouvé ça fascinant. »

Fascinant au point d’aller passer quelques jours dans ce cloître, dans l’État de New York. « Une expérience inoubliable ! Je n’en suis pas sortie plus croyante mais l’honnêteté, l’intégrité, l’intensité, la certitude de ces femmes qui croient en quelque chose et vont au bout de leurs convictions m’ont beaucoup secouée. Et cette expérience m’a fait comprendre que c’est ce dont Marie-Lune avait besoin. Qu’elle serait transformée par la rencontre de ces femmes, heureuses parce qu’elles croient, absolument, à quelque chose. Une croyance qui dépasse la passion parce qu’elle repose sur des valeurs très ancrées qui donnent une grande force et permettent à une personne de devenir son propre point de repère. »

L’auteur s’attend à ce que certains adultes donnent à son histoire une signification qu’elle n’y a jamais mise. Que le salut des jeunes, désabusés par la vie, réside dans la foi en Dieu, par exemple. « Le roman dit que tout est richesse. Certains croient en Dieu, et d’autres croient en autre chose. Je veux dire aux adolescents que les arbres sont forts parce que leurs racines plongent dans la terre. Qu’il faut s’enraciner dans la vie, qu’il faut croire en quelque chose, qu’il faut croire en soi. Le message, c’est qu’ils sont forts. »

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