Ils font parler les héros de Montréal

À compter de ce printemps, des projecteurs puissants feront renaître le passé du Vieux-Montréal dans un parcours magique signé Lemieux-Pilon. Audacieuse, moderne, Cité Mémoire passera-t-elle à l’histoire ? 

Derrière l'installation Cité Mémoire, Michel Lemieux et Victor Pilon. (Photo: Jean-François Gratton//Shootstudio/Montréal en histoires
Derrière l’installation Cité Mémoire, Michel Lemieux et Victor Pilon. (Photo: Jean-François Gratton//Shootstudio/Montréal en histoires)

Le chef huron Kondiaronk qui négocie avec Louis-Hector de Callière la Grande paix de Montréal, en 1701 ; des castors qui protestent contre les trappeurs à l’époque des fourrures ; Maurice Richard qui aide son beau-frère à déménager l’après-midi et qui compte cinq buts le soir, en 1944. Voilà trois tableaux parmi la vingtaine dans lesquels les visiteurs pourront s’immerger, à partir du 17 mai, dans les rues du Vieux-Montréal. Des histoires racontées par les personnages géants projetés sur les murs grâce à des appareils puissants, cachés sur les toits.

Après quatre ans de travail de création, dont des tournages qui ont nécessité 250 acteurs, danseurs, acrobates, marionnettistes et 375 figu­rants, Cité Mémoire se met en place pour les quatre prochaines années, hiver comme été (relâche en février et mars). Signée Victor Pilon et Michel Lemieux, avec la collaboration du dramaturge Michel Marc Bouchard, l’installation multimédia urbaine se déploie sous forme de parcours dans un rayon de cinq kilomètres à des endroits parfois très connus, comme la place Jacques-Cartier, parfois mystérieux, comme la ruelle Saint-Dizier. La visite est gratuite, comme le sont les applications (nécessaires, car les enregistrements sonores ne sont audibles que par téléphone intelligent et tablette électronique). «Impossible d’accéder au contenu à partir de son salon ; il faut être sur place pour actionner les films», souligne Victor Pilon. Chacune des his­toires dure de cinq à huit minutes.

La tour de l'Horloge, dans le Vieux-Port, sera le témoin de la rencontre d'un homme et d'une femme inspirée par la chanson «Suzanne» de Leonard Cohen. (Photo: Jean-François Gratton//Shootstudio/Montréal en histoires)
La tour de l’Horloge, dans le Vieux-Port, sera le témoin de la rencontre d’un homme et d’une femme inspirée par la chanson «Suzanne» de Leonard Cohen. (Photo: Jean-François Gratton//Shootstudio/Montréal en histoires)

«Fabuleux, magnifique ! On n’a jamais vu ça nulle part», s’emballe Martin Laviolette, l’homme d’affaires à l’origine de l’initiative et qui a assisté aux tests de mise en place, en avril. Producteur délégué et directeur général de l’organisme Montréal en histoires (dont Cité Mémoire n’est qu’un des volets), Laviolette a convaincu les autorités fédérales, provinciales et municipales ainsi que des partenaires privés d’investir les 20 millions de dollars nécessaires à cette aventure, qui vise à mettre en valeur le riche passé de la métropole. Il a recruté le tandem Pilon-Lemieux en 2012 pour donner vie à son projet. La plus grande partie du budget a été consacrée aux équipements et infrastructures ; on a racheté en Russie les projecteurs ayant servi aux Jeux de Sotchi, notamment. Et la Ville a dû installer la fibre optique dans des coins du Vieux-Montréal qui en étaient dépourvus.

L’actualité a rencontré les artistes à leur bureau du Plateau-Mont-Royal.

Votre création nous plonge dans l’histoire d’un homosexuel devenu bourreau pour éviter la condamnation à mort, en 1648 ; d’une esclave noire qui finira pendue, en 1734 ; de l’incendie du parlement de Montréal, en 1849. Pas toujours rose, l’histoire de Montréal…

Michel Lemieux : Notre parcours ne présente pas que des drames. Oui, l’esclave noire Marie-Josèphe a été pendue et brûlée à la suite d’un procès qui dépeint bien le racisme de l’époque, mais c’est aussi à Montréal que, 200 ans plus tard, Jackie Robinson jouera avec les Royaux juste avant de devenir le premier joueur noir de la Ligue majeure de baseball. Il a été adulé, ici. Plusieurs tableaux sont ins­pirés de pages héroïques ou spectaculaires. Certaines sont très connues, d’autres pas du tout. Comme ces orphelins abandonnés sur un quai et adoptés par les Sœurs grises, qui ont également pris soin des «filles-mères» pendant des années. Et vous connaissez Joe Beef ? Un aubergiste apprécié des bourgeois qui nourrissait gratuitement les pauvres après la fermeture de son commerce. La communauté juive trouve sa place, elle qui s’est occupée des enfants de l’Holocauste. Imaginez l’atmosphère autour de ces familles qui atten­dent à la gare Centrale l’arrivée d’enfants ayant survécu aux camps de la mort. Plus d’un millier de rescapés ont été adoptés par des familles montréalaises.

Victor Pilon : Ce que nous voulons, c’est raconter l’histoire de Montréal par l’entremise des gens qui l’ont façonnée ou influencée. Comme s’ils sortaient des murs où leurs âmes étaient restées emprisonnées tout ce temps et qu’ils venaient à notre rencontre. C’est dans le Vieux-Montréal qu’Émile Nelligan récite pour la première fois son poème «Soir d’hiver», qui sera repris bien plus tard en chanson par Claude Léveillée. Nous évoquons l’ouverture du Ouimetoscope, ce premier cinéma de luxe d’Amérique du Nord. On s’inspire de la chanson «Suzanne», dont les paroles, écrites par Leonard Cohen en 1966, font allusion à Montréal, au port, au fleuve. Chaque film est différent. Certains sont muets, d’autres contiennent beaucoup de dialogues. Avec Michel Marc [Bouchard], le mot d’ordre était de cultiver la différence entre chaque tableau, pour éviter la répétition.

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Comment vous est venue l’idée de faire parler les murs ?

M.L. : En nous promenant tout simplement dans le Vieux-Montréal. Nous avons remarqué que près de nombreuses façades rénovées, certains murs aveugles, sans fenêtres, portaient encore des traces physiques des régimes français et anglais et de la période industrielle. Nous avons imaginé des personnages de ces différentes époques qui surgiraient des murs et viendraient nous parler. Nous avons conçu un parcours interactif, durable.

V.P. : Nous ne voulions pas refaire ce que d’autres ont fait bien avant nous ; des projections d’éléments architecturaux ou graphiques en animation, on voit ça depuis longtemps dans les grandes villes du monde. Nous voulions plutôt raconter le passé de façon incarnée, vivante, cinématographique, avec des gens, des dialogues, de la poésie, de la musique. Aucune image de synthèse, ou le moins possible. Une approche très humaniste, en fait.

Pourquoi inviter un dramaturge à se joindre à vous ?

M.L. : Victor et moi savons mettre en scène des situations et trouver des façons d’illustrer des thèmes, mais nous ne sommes pas des écrivains et nous avions besoin de faire les récits de vies comme s’il s’agissait de petits films. Très rapidement, nous avons pensé à Michel Marc Bouchard, avec qui nous avons eu des projets qui n’ont jamais abouti. Il a accepté notre invitation au premier appel téléphonique !

Que doit-il rester dans la tête du spectateur ?

V.P. : De l’émotion et de l’émerveillement. C’est ce que nous recherchons quand nous allons au théâtre, au cinéma, ou quand nous lisons un bon livre. Pour raconter l’époque des fourrures, ce sont des marionnettes de castors qui protestent contre la chasse intensive qui menace leur espèce. C’est drôle, et ça marche.

M.L. : Le merveilleux, c’est le matériau de notre travail depuis toujours, mais je dirais que ça l’est de plus en plus. Nous avons toujours utilisé beaucoup de technologie, mais elle est de moins en moins visible, afin de laisser la place à l’émotion.

Un tableau de Cité Mémoire rappelle l'histoire d'enfants abandonnés et recueillis par les Soeurs grises, communauté fondée par Marguerite d'Youville. (Photo: Jean-François Gratton//Shootstudio/Montréal en histoires)
Un tableau de Cité Mémoire rappelle l’histoire d’enfants abandonnés et recueillis par les Soeurs grises, communauté fondée par Marguerite d’Youville. (Photo: Jean-François Gratton//Shootstudio/Montréal en histoires)

Vous avez fait des mégaspectacles avec le Cirque du Soleil — comme Toruk, inspiré du film Avatar, de James Cameron — et des plus modestes, comme Norman, un hommage à Norman McLaren. Que représente Cité Mémoire dans votre carrière ?

M.L. : Un défi intéressant qui allie l’expérience ludique à la didactique. Oui, ce parcours consiste à présenter l’histoire aux Montréalais, aux touristes, aux écoliers. Des trousses scolaires seront d’ailleurs lancées à l’automne pour permettre aux classes du secondaire de venir découvrir sur place l’histoire de leur ville. Mais nous voulons aussi présenter notre art dans un contexte différent.

V.P. : Et nous voulons que les spectateurs retien­nent quelques images de la vie des gens qui ont fait Montréal.

Après une entrée remarquée au Musée des beaux-arts de Montréal et après avoir reçu le titre de chevaliers de l’Ordre national du Québec, en 2014, en plus de celui d’officiers de l’Ordre du Canada, en 2013, que vous reste-t-il à accomplir ?

M.L. : Nous avons encore beaucoup à dire. De toute façon, je ne crois pas qu’un artiste aspire à une véritable «retraite». Compte tenu de notre façon de travailler, qui demande beaucoup de temps, nous allons nous investir dans des projets qui nous inspirent. Nous refusons déjà beaucoup de propositions. Le sujet doit nous sembler vital. La création est un projet de vie, après tout !

V.P. : Mais à ce moment de notre carrière, nous sommes conscients que nous avons plus de spectacles derrière nous que devant.

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L’auteur des Feluettes effeuille Lili St-Cyr

Dans Cité Mémoire, Michel Marc Bouchard fait parler la journaliste féministe Éva Circé-Côté, le botaniste Conrad Kirouac (le frère Marie-Victorin) et le joueur de baseball Jackie Robinson, mais aussi des personnages sortis de son imagination. Par exemple, une dame âgée se rappelle l’été magique de 1967, quand elle avait déniché un emploi d’hôtesse à l’Expo. Dans un autre tableau, deux soldats ivres sortent d’un cabaret où se produit l’effeuilleuse Lili St-Cyr et doivent s’expliquer à un officier. «Notre principal défi était de faire revivre les lieux avec des personnages capables de nous émouvoir», dit l’écrivain, qui a pu compter sur le soutien d’historiens.

Présenter quatre siècles d’histoire en une vingtaine de tableaux (19 en 2016, puis 3 nouveaux en 2017) a tout de même exigé une bonne capacité de jongler avec les pièges habituels. Il a notamment fallu représenter convenablement les minorités linguistiques et ethniques, et refléter les courants idéologiques. «Nous serons jugés sur les événements absents», dit-il, résigné. Chose certaine, l’approche chronologique a été rejetée dès le départ. Et pas question d’être uniquement didactique.

On n’associe pas instinctivement le dramaturge Michel Marc Bouchard aux musées. Pourtant, l’auteur des Feluettes, œuvre qui sera présentée du 21 au 28 mai dans sa version lyrique à l’Opéra de Mont­réal, sur une musique de Kevin March, a travaillé à plusieurs productions muséales, à Bibliothèque et Archives nationales du Québec, au Musée Louis-Hémon de Péribonka et au Musée de la civilisation de Québec. Mais c’est surtout à Ludovica que Cité Mémoire ressemble. Cette exposition, créée en 2001 pour ce qui s’appelait alors le Musée de l’Amérique française, portait sur l’histoire de Québec, Ludovica étant le nom que Louis XIII voulait donner à la ville.

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1 commentaire
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J’ai bien hâte d’aller voir tout cela, belle initiative, on a des gens brillants au Québec !