Impact : le coup de poker de Joey Saputo

Jusqu’à présent, les matchs de l’Impact de Montréal attiraient des familles. Avec son entrée dans les ligues majeures, les vrais mordus de soccer seront-ils au rendez-vous ?

Soccer : le coup de poker de Joey Saputo
Photo : Impact de Montréal

Tiré à quatre épingles, la démarche fringante, Joey Saputo, propriétaire de l’Impact de Montréal, ne passe pas inaperçu en public. Sa famille, qui a fait fortune dans le domaine alimentaire, est depuis l’an dernier la plus riche du Québec. Lui-même n’aurait pas besoin de travailler. «Je le fais parce que c’est ce que j’aime faire. Et je veux transmettre la valeur du travail à mes enfants.»

L’homme d’affaires de 47 ans se retrouve aujourd’hui devant l’un des plus grands défis de sa carrière : ancrer le soccer dans la culture québécoise. L’Impact évoluait jusqu’ici dans une ligue de deuxième zone. Maintenant que l’équipe s’apprête à entrer dans la Major League Soccer (MLS), la «Ligue nationale de hockey du ballon rond», Joey Saputo doit multiplier le nombre d’adeptes.

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Un pari de 85 millions de dollars investis en trois ans, dont 23 payés par Québec. «Je n’ai pas peur d’investir dans l’équipe, dit-il. Mais le but n’est pas de dépenser sans compter pour convaincre un partisan de hockey que le soccer est le meilleur sport au monde.»

L’actualité a rencontré Joey Saputo (photo : M.-C. Hamel) deux semaines avant le début de la saison.

Voir également le photoreportage « Impact de Montréal : les têtes à surveiller » >>

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Êtes-vous satisfait de la campagne de promotion de l’équipe et de la vente d’abonnements ?

Notre objectif de 13 000 abonnements est atteint à 60 %. Je pensais que l’arrivée d’une ligue majeure à Montréal aurait créé plus d’enthousiasme, comme cela a été le cas en 1969 avec les Expos, au baseball. Je n’ai pas l’impression que Québec inc. et les Montréalais ont vraiment saisi l’ampleur de l’événement. Je nous laisse jusqu’à l’été pour augmenter notre base d’abonnements. L’objectif de l’Impact est de développer dans la population un sentiment d’appartenance, comme l’ont fait le Canadien au hockey et les Alouettes au football.

Je ne dis pas que si l’on ne vend pas 13 000 abonnements je mettrai la clé sous la porte. Quand l’Impact aura annoncé, cet été, la venue d’une, voire deux vedettes internationales, les gens se rendront mieux compte du sérieux de notre démarche.

Pour une équipe qui veut séduire, votre campagne marketing a été bien peu visible…

Notre campagne visait à faire connaître l’équipe et la MLS. Nous savions que peu de joueurs présents l’an dernier seraient de retour cette saison. Sans visages connus pour relayer le message, il devenait compliqué de mener à bien une opéra­tion séduction.

Pendant longtemps, le seul visage de l’équipe a été notre nouveau logo. Nous avons donc axé notre communication sur notre pas­sage, si je puis dire, de la Ligue américaine de hockey à la Ligue nationale. Je compte sur les matchs au Stade olympique [NDLR : six, en début de saison], avec je l’espère 58 000 personnes à la première rencontre, le 17 mars, pour faire prendre conscience à tous les Québécois de la grandeur de l’événement.

Montréal peut-elle devenir une ville de soccer ?

Le hockey est une religion à Montréal, et nous ne nous attaquons pas à cela. Mais les Alouettes vont bien, et l’Impact peut trouver sa place aussi. Bien sûr, nous ne figurons pas dans le gotha mondial, comme Manchester United ou le FC Barcelone. Ma conviction intime est que le milieu des affaires ne se rend pas compte à quel point le soccer fait déjà partie de qui nous sommes en tant que Québécois. Ce n’est pas moi que je lui demande de soutenir, mais plutôt la structure du club que l’on est en train de bâtir et le développement du soccer au Québec. Je considérerais cette saison comme réussie si nous parvenions à être pris au sérieux par les médias et le milieu des affaires.

Qui sont les partisans que vous voulez séduire ?

Par le passé, la plupart de nos partisans étaient des familles. On voyait l’Impact comme un divertissement. Notre prochaine étape est d’attirer les mordus de soccer, les 18-35 ans. Le corporate entertainment [divertissement fourni par l’entreprise] fonctionne aussi très bien, on le voit avec le Canadien et les Alouettes. Le nouveau Stade Saputo comptera donc 32 loges. Il a aussi été agrandi pour accueillir 20 000 personnes, grâce à une subvention de 23 millions du gouvernement du Québec.

Avez-vous fait de l’argent avec l’Impact ?

Non. En 1993, quand Saputo est devenue proprié­taire de l’équipe, nous avions dit que nous nous engagions pour donner à la col­lec­tivité. De 1993 à 2002, l’Impact n’a pas fait d’argent. Lorsque j’ai repris l’équipe, en 2002, j’en ai fait un organisme sans but lucratif. L’Impact a commencé à être rentable, et tous les surplus – de 200 000 à 300 000 dollars par saison – ont été réinvestis dans le développement du soccer québécois. Maintenant que le club rejoint la MLS, il ne peut plus être un organisme sans but lucratif. Nous allons donc créer la Fondation de l’Impact, qui, avec l’aide de notre partenaire principal, BMO, continuera de contribuer au développement du soccer québécois.

L’Impact ne compte qu’un joueur québécois, l’entraîneur est américain, la moitié de l’effectif aussi. N’avez-vous pas peur que la population ne s’identifie pas à l’équipe ?

Nous sommes allés chercher Patrice Bernier au Dane­mark, car il était impensable pour nous de ne pas avoir un joueur québécois. Si nous avions la possibilité d’avoir une équipe composée majoritai­rement de Québécois et qui soit performante au niveau de la MLS, nous n’hésiterions pas une seconde. Mais la réalité est différente. Un seul Québécois brille dans la MLS, André Hainault, mais son club, Houston, n’a pas voulu entendre par­ler d’un éventuel départ. Et les entraîneurs québé­cois de la trempe de Jesse Marsch ne courent pas les rues.

Nous sommes peut-être la seule équipe en Améri­que du Nord à avoir une académie de soccer. L’Impact y a investi un million de dollars depuis sa création. Avec Toronto et Vancouver, nous avons le devoir de former des joueurs canadiens et d’aider l’équipe nationale à se qualifier pour la phase finale d’une Coupe du monde, ce qui n’est pas arrivé depuis 1986.

Où voyez-vous l’Impact dans 10 ans ?

J’aimerais que l’Impact soit un des grands clubs de la MLS, au même titre que New York ou Los Angeles. Dans chaque ligue où nous avons joué, nous étions la crème de la crème. Avec un peu de chance, d’ici 10 ans, nous aurons gagné quelques championnats.