Improvisation mixte

Quarante ans après la création de la LNI, le théâtre d’improvisation a le vent dans les voiles!

Robert Gravel lorsque la LNI a remporté la première Coupe du monde, en 1985. (Photo: LNI)

Pour beaucoup, l’impro, c’est avant tout un match opposant des vedettes du petit écran sous l’œil sévère d’Yvan Ponton. Mise à jour: 40 ans après la création de la Ligue nationale d’improvisation, il s’agit d’un phénomène culturel majeur, ramifié, qui prend de l’expansion tant du côté des PME que des écoles. Avec une centaine de ligues amateurs et semi-professionnelles partout au Québec et désormais reconnue comme un art à part entière par l’Assemblée nationale, l’impro a le vent en poupe!

Les spectateurs présents fin décembre à Espace Libre, à Montréal, ont assisté à une rencontre étonnante: celle du théâtre classique et de l’improvisation. Onze soirs durant, les comédiens Réal Bossé, Salomé Corbo et Florence Longpré y ont investi tour à tour les univers de Marivaux, Tennessee Williams et Réjean Ducharme, entre autres, prenant appui sur les textes marquants de ces derniers pour donner libre cours à leur imagination d’improvisateurs chevronnés. Le slogan de cette série créée en 2015: «Vous avez raté vos cours d’histoire du théâtre? C’est le moment de vous rattraper!»

De fait, les soirées comportaient une réelle dimension didactique, avec des interventions d’un conseiller dramaturgique (Alexandre Cadieux) pour mieux faire connaître ces grands noms de la dramaturgie mondiale. Au terme de l’opération, Salomé Corbo (Unité 9, Toute la vérité), qui fréquente les cercles d’impro depuis une quinzaine d’années, résumait l’expérience en ces mots: «Décortiquer un auteur et en extraire assez de substance pour créer une impro respectueuse de son œuvre, c’est un formidable défi. Et un excellent vecteur de savoir: ce spectacle devrait faire le tour des écoles secondaires et des cégeps!»

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La série, intitulée La LNI s’attaque aux classiques, est l’une des multiples formes que prend aujourd’hui l’impro, dont la saison de matchs proprement dite est désormais un volet parmi d’autres. Un éclectisme qui réjouit François-Étienne Paré, directeur artistique de la LNI depuis huit ans, qui croit dur comme fer qu’on commence à peine à explorer les déclinaisons possibles du théâtre d’improvisation. «L’impro constitue un courant culturel fort au Québec. C’est un trésor national, qui donne la mesure de notre vivacité, de notre faculté d’invention», soutient celui qui l’a découverte à la télé, comme toute une génération, avant d’y goûter lui-même à l’école, en 3e secondaire. «L’impro a changé la façon dont les comédiens québécois travaillent. Depuis qu’elle existe, ils ont moins peur de l’inconnu, du risque. C’est par l’impro que j’ai découvert la culture, moi; c’est ce qui m’a mené ensuite à la littérature, à la musique, alors je suis intimement convaincu que ça peut inciter les gens à s’ouvrir au monde, et plus simplement à l’autre.»

Salomé Corbo va dans le même sens: «Une dame d’une soixantaine d’années m’a raconté que depuis qu’elle fait de l’impro, elle a un nouveau cercle d’amis, elle se sent mieux dans son corps et a réussi a vaincre une timidité maladive.» La joueuse étoile entrevoit toutes sortes d’applications possibles: «On pourrait par exemple intervenir dans les cas d’intimidation à l’école en mêlant bourreaux et victimes au sein d’une même équipe. Les intimidateurs, qui ont souvent besoin de se donner en spectacle, pourraient se faire valoir dans un cadre précis, non violent, tandis que les victimes pourraient gagner en estime d’elles-mêmes. Parce que pour faire une bonne impro, il faut savoir écouter et être généreux.»

Il y avait pourtant, il n’y a pas si longtemps, lieu de s’inquiéter. Le bruit a même couru que la LNI frôlait la faillite. François-Étienne Paré nuance: «Il y a deux ans, nous avions un petit déficit, c’est vrai, que nous avons comblé entre autres grâce à une campagne de sociofinancement. Il a fallu restructurer des choses à l’interne, sur le plan administratif, mais l’enthousiasme à l’endroit de l’impro a toujours été là. Le public est au rendez-vous, les ligues sont très dynamiques et les ateliers que nous organisons, de la petite école aux bureaux d’architectes, sont florissants. Nous nous sommes fixé des objectifs, comme n’importe quelle organisation.»

 

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      La priorité qui s’en est dégagée: faire reconnaître le théâtre d’improvisation comme un art à part entière, ce qui est en voie de se concrétiser, puisque l’Assemblée nationale a récemment voté — à l’unanimité — une motion en ce sens. «Nous avons en outre participé aux consultations visant à établir la nouvelle politique culturelle du Québec et déposé, en août dernier, notre Manifeste pour la reconnaissance de l’improvisation théâtrale, signé par 150 personnes publiques et des milliers de supporteurs souhaitant que cette pratique soit mieux encadrée.» Un des enjeux étant d’établir la spécificité de l’improvisation auprès des organismes subventionnaires, histoire de faciliter l’obtention de subventions pour une ligue épuisée de fonctionner avec de très petits budgets.

      D’ici la fin 2017, année de son 40e anniversaire, la LNI entend formuler des demandes précises au gouvernement, pour asseoir son développement tant en matière de financement que de formation des improvisateurs. «Il existe des programmes sport-études; pourquoi ne pas imaginer, par exemple, une formule impro-études?» avance François-Étienne Paré, avant de rêver tout haut d’une École nationale de l’impro, l’équivalent de ce qu’on trouve en humour, ou encore d’un centre de recherche, voire d’une chaire universitaire. «Nous avons créé cette pratique, il faut en rester les leaders!»

      Et pour les nostalgiques de l’impro télévisée, il assure qu’il y aura au moins un rendez-vous à ICI Radio-Canada, pour souligner le 40e. Quant à une série de matchs, comme au bon vieux temps? «La télé est de plus en plus frileuse devant le contenu “non contrôlé”, observe le directeur artistique, et l’impro est, par définition, “non contrôlée”. Bref, ce serait fantastique, mais en attendant, l’impro est partout, le public a mille occasions d’en voir… et d’y prendre part!»

      (La saison 2017 de la LNI se poursuit jusqu’au 14 mai.)