Incorrigibles pessimistes

Qu’importe si la fin du monde arrive cette année : certains écrivains (et non des moindres) estiment encore nécessaire de réfléchir à l’avenir de l’humanité. On ne peut toutefois pas leur reprocher un excès d’optimisme. Ils ont même tendance à prendre leurs mauvais rêves pour des réalités.

Chronique de Martine Desjardins : Incorrigibles pessimistes
Photo : H. Diltz / Corbis

Qu’importe si la fin du monde arrive cette année?: certains écrivains (et non des moindres) estiment encore nécessaire de réfléchir à l’avenir de l’humanité. On ne peut toutefois pas leur reprocher un excès d’optimisme. Ils ont même tendance à prendre leurs mauvais rêves pour des réalités.

C’est d’autant plus inquiétant lorsque les mauvais augures viennent de Margaret Atwood, qui semble souvent avoir le don de prophétie. Le temps du déluge (en lire un extrait >>) présente la même ère postapocalyptique qu’elle avait déjà décrite dans Le dernier homme, mais cette fois vue par deux femmes. L’humanité a été décimée par un virus transgénique auquel n’ont survécu qu’une poignée d’adeptes d’une secte écologiste ainsi que des animaux-chimères – lapins verts, porcs aux organes humains, lions-agneaux – et une ahurissante variété d’hommes nouveaux. Le message de cette parabole est clair?: notre complaisance envers les grandes entreprises qui s’adonnent aux manipulations génétiques risque de nous coûter fort cher.

Russell Banks, qui nous a déjà prévenus contre l’effritement des collectivités, s’inquiète à présent des effets déshumanisants de la pornographie sur les jeunes utilisateurs d’Internet. «?Pas regarder de porno, c’est pratiquement pas être américain?», affirme le Kid, dont on suit les déboires dans Lointain souvenir de la peau. En probation pour avoir tenté de séduire une adolescente rencontrée sur un site de clavardage, le jeune Floridien ne peut plus trouver ni logement ni travail, parce qu’il est fiché dans le Registre national des délinquants sexuels (accessible au public, comble de l’ironie, par Internet). Et comme il lui est interdit d’entrer dans toute zone fréquentée par des enfants, il est banni sous un viaduc avec une centaine d’autres contrevenants.

Banks nous plonge dans ce dépotoir de violeurs et de pédophiles qui vivent là comme des lépreux, sans aucune rédemption possible. «?C’étaient les parias absolus, les intouchables américains?», commente-t-il, nous laissant juger de la viabilité d’une telle solution. Arrive alors un professeur de sociologie qui s’intéresse à leur cas, et à celui du Kid en particulier. Il refuse d’attribuer la croissance exponentielle du nombre de pédophiles au seul fait que leurs crimes sont maintenant plus souvent dénoncés. Il montre du doigt une société qui ne voit plus les enfants comme des êtres innocents, parce qu’elle en a fait un segment de consommateurs comme un autre, auquel la publicité présente indistinctement des images érotisées. Ainsi, «?les enfants en viennent peu à peu à être perçus comme des objets sexuels?». Son verdict fait frémir?: si ça continue, «?nous deviendrons tous des délinquants sexuels. Il est possible que, dans un sens, nous le soyons déjà.?»

 


COURRIER DE L’ÂME

«?Pourquoi, croyez-vous, tenons-nous à cette correspondance?? C’est si anachronique comme affaire.?» Voilà ce qu’écrivait Geneviève Amyot à Jean Désy en 1994. Les lettres touchantes qu’ils se sont échangées durant 10 ans, recueillies sous le titre Que vous ai-je raconté?? (en lire un extrait >>) révèlent deux êtres partagés entre les exigences de la littérature et celles de la vie quotidienne, mais qui, toujours, ont persévéré dans leur amitié. (Le Noroît, 472 p., 27 $)

 


STUPEURS DE LA TERREUR

Il aura fallu 18 ans avant d’avoir enfin droit à Animal du cœur, la traduction du chef-d’œuvre autobiographique de la nobélisée Herta Müller. Écrit dans son style poétique et fracturé, qui traduit si bien la dissociation affective des personnages et leur perception du monde presque surréaliste, ce roman explore les effets dévastateurs du totalitarisme sur un groupe d’amis faisant partie de la minorité allemande en Roumanie, qui sont étroitement surveillés par la Securitate de Ceausescu et pour qui fuir le pays ne sera pas une porte de sortie. Une lecture essentielle, et même capitale. (Gallimard, 240 p., 29,95 $)

 

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