Inuits dans l’oubli

« Entre un fédéral qui la bafoue et un provincial qui s’en fout, la culture inuite a subi une érosion systématique depuis un demi-siècle. »

Que connaît-on de l’histoire politique des Inuits au Québec ? Zebedee Nungak, l’un des signataires de la Convention de la Baie-James, en 1975, rappelle dans un nouvel essai le combat des siens contre l’accaparement arbitraire des territoires du nord du Québec.

Ce « colonialisme » qu’il dénonce, c’est d’abord l’annexion au Québec du territoire de l’Ungava, en 1912. Les terres ancestrales des Inuits des Territoires du Nord-Ouest sont transférées sans que ceux-ci soient consultés, ce qui les fait passer sous l’autorité d’un nouveau gouvernement.

Mais le Québec se fiche du territoire pendant un demi-siècle. Durant la crise des années 1930, c’est même la Compagnie de la Baie d’Hudson qui assure l’aide sociale aux Inuits. Quand elle demande un remboursement, en 1936, Québec refuse, estimant que les Inuits relèvent de la Loi sur les Indiens — et donc du fédéral.

Le Québec y trouve un intérêt soudain en 1964, dans la foulée du « Maîtres chez nous ». Le ministre René Lévesque débarque à Fort Chimo (l’ancien nom de Kuujjuaq) pour rebaptiser le territoire « Nouveau-Québec » et imposer des noms français aux communautés. Le Québec nationaliste, dit Zebedee Nungak, reproduit le paternalisme d’Ottawa.

Puis, en 1971, pour construire les grands barrages hydroélectriques, le gouvernement de Robert Bourassa crée la Municipalité de Baie-James, territoire de la taille de l’Allemagne, qui est dans les faits contrôlée par la Société de développement de la Baie-James.

Devant la menace d’un territoire bulldozé, les Cris et les Inuits saisissent les tribunaux. Les autochtones démontrent qu’ils occupent le territoire depuis 3 600 ans, qu’ils « n’ont jamais été conquis par aucune puissance étrangère à l’issue d’une guerre ». Et qu’ils ont des droits.

Le juge Malouf ordonne l’arrêt des travaux, décision renversée en appel, mais qui force la négociation. De là naît l’Association des Inuits du Nord québécois. « Nous ne voulions plus être de simples pions dans l’éternel bras de fer fédéral-provincial », écrit Zebedee Nungak.

En échange de la propriété de parcelles de territoire, la négociation se conclut sur des clauses d’extinction et de cession des droits. Les autochtones obtiennent aussi le droit aux services publics, comme si c’était une victoire…

Dans ce réquisitoire en très courts chapitres, l’auteur montre à quel point les négociations ont déchiré les communautés inuites. Les blessures sont aussi vives à l’égard d’Ottawa, qui s’est « comporté comme une mauviette ».

Faire partie du Québec est « une osmose longue, difficile et contre nature », dit Zebedee Nungak. Entre un fédéral qui la bafoue et un provincial qui s’en fout, la culture inuite a subi une érosion systématique depuis un demi-siècle.

La Convention de la Baie-James a eu le mérite de forger l’idée d’un gouvernement autochtone autonome, projet toujours inabouti. Dans le Nord, la crainte d’un Québec souverain reste vive : pour la quatrième fois, les Inuits deviendraient citoyens d’un pays qu’ils n’ont pas choisi.

« On pourrait se dire : “Wow ! Voyez tout ce que nous avons obtenu : santé, éducation, municipalité, environnement, administration de la justice, développement économique !” Mais voici l’arnaque : personne d’autre au Québec n’a eu à renoncer à l’essence de son identité pour obtenir l’accès aux services publics. »

Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes : Le combat des Inuit du Québec pour leurs terres ancestrales, par Zebedee Nungak, Boréal.

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