Iphigénie en Haute-Ville

Extrait du roman Iphigénie en Haute-Ville, par François Blais, avec l’aimable autorisation des éditions de L’instant même.
Découvrez les extraits de 35 romans qui secouent la littérature québécoise.

Extrait du roman Iphigénie en Haute-Ville, par François Blais

Où l’on commence du bon pied par une digression

     CERTAINES IDÉES, bien qu’excellentes dans leurs énoncés, échouent de façon spectaculaire au test de la réalité. Inutile de chercher à savoir pourquoi, c’est comme ça, c’est tout. À l’instar de ces équipes sportives dont on dit qu’elles sont « fortes sur papier » et qui pourtant n’arrivent jamais à remporter le championnat, il manque à ces bonnes idées un je-ne-sais-quoi que le langage humain est impuissant à cerner. Prenons un exemple : le communisme, tiens. En parcourant le Manifeste du parti communiste, ou encore Le capital, on ne peut s’empêcher d’admirer le raisonnement, de reconnaître la justesse des prémisses et l’inéluctabilité des conclusions. D’ailleurs, des gars dix fois plus intelligents que toi et moi réunis (soit dit sans vouloir te froisser, ami lecteur) y ont adhéré sans barguigner. Jean-Paul (celui de La nausée) a même déclaré, sérieux, que « quiconque n’est pas communiste est un chien ! » Aujourd’hui, quand on voit le gâchis qui a résulté de cette belle idée, il pourrait être tentant de prendre des grands airs (toujours facile après coup), de faire des appels anonymes chez Jean-Paul pour lui remettre ça sur le nez… si ce n’était cette certitude qu’en ce moment même, nous sommes en train de nous enticher de bêtises qui nous feront passer, aux yeux des générations futures, pour les ploucs que nous sommes. Pour demeurer dans le rayon des erreurs historiques, on peut également songer au Pepsi Cristal. L’idée était géniale en soi (même goût, même format, mais on voit au travers !), et on peut tenir pour certain que le créatif qui a lancé cette bombe au cours d’une séance de brainstorming a dû recevoir, de la part de ses supérieurs, des accolades à s’en démettre l’épaule et se créer, parmi ses collègues jaloux, des antagonismes vivaces. (En ce moment, il doit noyer sa honte dans l’alcool, si toutefois il a résisté à l’envie de se coucher devant le train.)

     Dans la vaste majorité des cas, quand une idée s’avère foireuse dans son application, on finit au bout d’un laps de temps plus ou moins long (plus de soixante-dix ans pour le communisme, à peine soixante-dix jours pour le Pepsi Cristal) par l’abandonner. Certaines idées foireuses ont néanmoins la vie dure. Je ne parle pas ici de la religion ou des Grands Idéaux, qui sont des mauvaises idées utiles, qui remplissent une fonction sociale importante, non, je parle de toutes petites choses, d’institutions, de manies, de coutumes ou de produits auxquels on s’accroche malgré leur flagrante inefficacité, je parle d’une chose aussi banale que le sirop contre la toux, par exemple : a-t-on souvenir d’un seul cas, dans les annales médicales, d’une toux vaincue grâce à une cuillère à soupe de Dimetapp au raisin ? Je parle des poteaux à griffes pour les chats : bien que ne soit pas encore né l’excentrique félin qui délaissera le mobilier pour un poteau à griffes, cet article continue d’être en vente dans toutes les bonnes boutiques. Un autre exemple ? Prends notre système parlementaire. Le principe qui sous-tend cette institution est des plus nobles : donner aux citoyens une tribune où, par le biais de leurs représentants, ils peuvent demander des comptes au gouvernement. Je t’explique le topo : un gars dans l’opposition se lève, pose une question à un ministre, se rassied, son clan l’applaudit, le président donne la parole au ministre interrogé, celui-ci se lève, prononce quelques mots, se rassied, son clan l’applaudit, le gars qui avait posé la question a droit à deux questions complémentaires, et puis on passe à un autre sujet. Le hic c’est que, depuis que ce système est implanté, jamais au grand jamais un ministre n’a réellement répondu à une seule question. On louvoie, on s’en sort par une pirouette rhétorique, on fait semblant de ne pas comprendre, on temporise, on joue sur les mots, mais jamais on ne répond. Malgré que cette attitude soit la règle, malgré que la scène se répète jour après jour, les « amis d’en face » (ceux qui posent les questions) trouvent encore la force de s’indigner, de prendre M. le président à témoin, de faire la grimace devant tant de mauvaise foi, tout en feignant d’oublier qu’eux-mêmes, durant leur séjour de l’autre côté de la salle, se sont bien gardés de répondre à quelque question que ce soit. Nonobstant la désespérante inutilité de l’exercice, la saison parlementaire venue, tous les députés, même ceux des régions éloignées, se font un devoir de se présenter à l’Assemblée nationale, tirés à quatre épingles, et s’évertuent jour après jour à poser des questions qui resteront sans réponse.

     Pas convaincu ? En veux-tu encore d’autres, de ces idées bancales ? Je t’en épargne la liste exhaustive parce qu’on y serait encore demain matin, mais en voici toujours quelques-unes, que je te jette en vrac, et dis-moi sans rire que jamais, à un moment ou à un autre de ta vie, tu ne t’es laissé séduire par l’une d’elles : la loterie, les films en trois dimensions, le Ab-Buster, l’homéopathie, le Oui-Ja, le multiculturalisme, les aphrodisiaques, les manifestations, les pétitions, les colliers « glow in the dark » vendus à la Saint-Jean-Baptiste, les lunettes pour voir au travers du linge, la démocratie, la vente pyramidale, les pick-up lines, l’huile à mouches, les trucs pour perdre du poids, les trucs pour rester jeune, les chaînes de lettres, les neuvaines, la cartomancie, apprendre en s’amusant, les agences de rencontre, les porte-bonheur, les agrandisseurs de pénis, la quadrature du cercle, le mouvement perpétuel, capturer un roadrunner avec des patins à roulettes munis de réacteurs, etc. Autant de mauvais plans, d’arnaques éhontées, autant de roues carrées et de chaises à trois pattes qui continuent pourtant d’être utilisées quotidiennement par des tas de gens sains d’esprit.

     Le couple est un autre de ces trucs qui ratent immanquablement. Une autre de ces erreurs navrantes que l’humanité prend plaisir à répéter. Il faut dire que le programme est alléchant : sexe gratis à volonté, sécurité affective garantie, puissance économique accrue, bouc émissaire à portée de main pour toutes nos faillites… on se dit qu’il faudrait être fou pour ne pas se ruer sur un tel produit, pour ne pas mettre tous ses oeufs dans ce panier-là, alors on se déniche une quelconque âme soeur, on fait semblant d’être intéressant, on fait semblant d’être intéressé, et hop ! le tour est joué : nous voilà en couple. Au début, il faut l’admettre, l’idée tient ses promesses, rembourse avec intérêts tous les espoirs qu’on y avait investis. Au début, c’est trop beau pour être vrai : il y a cette fille, là, dans le salon, qui nous laisse sans trop rouspéter toucher à ses seins, qui rit de bon coeur de toutes nos farces plates, qui flatte notre virilité en nous demandant d’ouvrir le pot de cornichons ou de programmer le magnétoscope, qui nous gronde gentiment lorsqu’on sort sans petite laine (comme maman faisait). On savoure chaque moment passé en sa compagnie en oubliant délibérément que tôt ou tard (plus tôt que tard, en fait) arrivera le jour où l’on aura envie de toucher tous les seins du monde hormis les siens, où nos réparties les plus spirituelles ne provoqueront, dans le meilleur des cas, qu’un haussement d’épaule exaspéré, où elle bafouera notre virilité en nous comparant à quelque connaissance ayant mieux réussi dans la vie et en nous demandant de pisser assis si on n’est pas capable de viser comme du monde (comme maman faisait). On a beau partir avec les meilleures intentions, on en arrive, fatalement, à s’enliser dans le mensonge, l’ennui et la compromission.

     Et plus on se débat, plus on s’enlise. On a beau y mettre du sien, vouloir repartir sur des bases neuves, nourrir le dialogue, consulter des spécialistes, mettre du piquant dans notre vie sexuelle, se réserver du temps à deux, lire Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus, faire un enfant pour changer le mal de place, rien n’y fait, notre couple part en eau de boudin sans qu’on y puisse grand-chose. Ce naufrage nous place devant l’alternative suivante : ou bien on coule avec le navire, vaillamment, ou bien on fuit sur un canot de sauvetage dans l’espoir d’être recueilli sur un autre bateau. Avant la cinquantaine, la plupart des gens choisissent la seconde option. Ils se disent, imperméables à l’expérience : « La prochaine fois va être la bonne. » Car malgré que le couple soit le lieu de toutes les déceptions, de toutes les frustrations, on ne veut pas en démordre, on s’acharne à se remettre en selle sitôt désarçonné, tout ça à cause d’un atavisme sournois qui nous pousse, veut, veut pas, à enchaîner notre destinée à celle d’un membre du sexe opposé dans le but (difficilement défendable) d’accroître le nombre d’humains. Chez les mammifères, la durée de vie moyenne du couple équivaut à peu près au temps qu’il faut pour élever une portée. Après ce laps de temps, l’union perd sa justification biologique. Étant donné que les petits humains mettent un temps fou à atteindre l’autonomie, la longévité du couple est particulièrement élevée chez cette espèce. Le couple humain, toutes cultures confondues, dure en moyenne de quatre à cinq ans (un auteur connu affirme que l’amour dure trois ans, mais il n’y a pas de contradiction : tout le monde sait que le couple dure toujours plus longtemps que l’amour), quatre à cinq ans, donc, ce qui correspond à la fin de la petite enfance, l’âge auquel l’enfant commence à se socialiser, où la présence constante de ses deux parents n’est plus nécessaire. Passé ce cap, l’atavisme qui vous avait réunis se met à faire des pieds et des mains pour tout gâcher, pour que tu ailles, toi, répandre ta semence aux quatre vents et que du coup tu libères la place afin que d’autres viennent répandre la leur dans la matrice que tu accaparais. Parce que c’est bien beau les promesses d’amour éternel, les photos du voyage de noces, l’hypothèque à payer, mais ce n’est pas tout, ça, il faut (et cela l’emporte sur le reste) que le bassin génétique soit bien brassé. Si tout le monde était aussi stupidement monogame que Charles Ingalls, l’humanité serait une race blafarde, débile et valétudinaire, depuis longtemps supplantée en tant qu’espèce dominante par les pingouins ou les bichons maltais.

     Bref, bien qu’il soit voué à l’échec, bien qu’il soit condamné à moyen terme, le couple continue de faire des millions d’adeptes partout dans le monde (au grand dam de l’inventeur du Pepsi Cristal qui doit en crever de jalousie). L’histoire que nous nous proposons de raconter dans ces pages est celle d’un couple. En conséquence, elle finira mal. Tout ce long préambule pour que tu te résignes à cette idée, pour que tu ne te sentes pas floué à la fin, que tu ne maudisses pas l’auteur qui, d’ailleurs, est plutôt un chroniqueur servile puisqu’elle est, cette histoire, authentique à 100 %. Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées serait dans l’ordre des choses, je le jure sur la Bible, sur le Coran, sur les Védas, sur le bouquin que tu veux. C’est l’histoire d’un couple, donc. Le garçon s’appelle Érostrate, la fille s’appelle Iphigénie. Ça se passe à Québec.

 

La suite dans le livre…

 

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