Islam 101

Peut-on vraiment aider les Afghans quand on ne sait même pas ce qui anime les musulmans?

À lire aussi : des extraits des livres Le silence de Mahomet, Le miel d’Harar, Nous commençons notre descente et Syngué sabour : Pierre de patience.

Six années après son arrivée en Afghanistan, l’armée canadienne vient de prendre conscience que nos soldats auraient grand besoin de comprendre « ceux auxquels ils viennent en aide et ceux qui les menacent». Apprendront-ils le pachtou auprès de professeurs afghans? Pas vraiment. La Défense nationale a préféré accorder un contrat d’un million de dollars au Terrorism Research Center, entreprise privée de Washington spécialisée dans les méthodes de contre-insurrection, qui enseignera aux troupes l’histoire de l’islam, la doctrine islamiste radicale et le code d’honneur tribal.

Les Américains n’étant pas nécessairement les mieux placés pour donner des leçons de cultures étrangères, nos soldats feraient bien de diversifier leurs sources d’information. La lecture de quelques bons romans, par exemple, ne pourrait sûrement pas leur faire de tort. À commencer par Le silence de Mahomet, de l’Algérien Salim Bachi, qui narre la vie du prophète en recourant au style richement orné de la poésie arabe. On rencontre d’abord le jeune caravanier troublé par ses visions, puis le prédicateur déterminé à donner aux Arabes leur propre livre saint, ensuite le «lion du désert» belliqueux, et enfin le mari concupiscent, tiraillé entre ses 12 épouses, dont la capricieuse Aïcha, déflorée à l’âge de neuf ans. On quitte un homme déçu de n’avoir su convertir tous les Sémites, pessimiste quant à l’héritage qu’il laisse, alors que ses adeptes menacent déjà de détourner ses paroles: «Ils justifieront ainsi leurs turpitudes et dissimuleront leurs faiblesses», dit le prophète avant de se taire à jamais.

On perçoit souvent l’islam comme une religion monolithique, et pourtant, elle est loin de l’être. Sa diversité est attestée dans Le miel d’Harar, de Camilla Gibb, l’histoire exceptionnelle de Lilly, orpheline anglaise élevée au Maroc par un mystique soufi, qui va enseigner le Coran aux enfants à Harar, en Éthiopie. Là-bas, on révère des saints, on porte des voiles chatoyants, on prie en mâchant des feuilles de qat — une plante aux vertus stimulantes. L’univers de Lilly s’élargit encore plus lorsqu’elle tombe amoureuse du docteur Aziz, qui l’initie à une interprétation plus libérale de l’islam — celle où hommes et femmes échangent leurs idées sans barrières. Sa foi n’en est que renforcée et restera sa «seule certitude» quand les troubles qui secouent l’Éthiopie la forceront à s’exiler à Londres: «Dès le moment où l’on m’a immergée dans la prière et les mystères du Coran, ce qui en moi était inquiet s’est apaisé.»

Une telle source de réconfort doit être précieuse dans un pays comme l’Afghanistan, où des civils paient chaque jour les frais des frappes aveugles des bombes et des roquettes. James Meek, qui a été correspondant là-bas pour le quotidien londonien The Guardian, a mis dans Nous commençons notre descente tout ce qu’il n’avait pu inclure dans ses reportages. Comme lui, son héros est un journaliste assurant la couverture des combats près de Kaboul, à l’automne 2001, qui devient péniblement conscient des limites de son métier. «La guerre, ce n’est pas quelque chose qui suinte du sol de ce pays», dit celui-ci, qui voudrait plutôt transmettre à ses lecteurs la «dignité silencieuse» des Afghans, leur regard intense et curieux, la beauté des lacs «couleur de sang», celle aussi des nuits où les feux brillent «comme des joyaux sur une fourrure», où les maisons blanches semblent faites «de matériaux lunaires». De retour à Londres, le journaliste essaie désespérément de sensibiliser ses amis au sort des victimes de la guerre. Lors d’un dîner, il en vient à renverser la table et à tout casser dans le salon. «Voilà comment c’est!» leur crie-t-il. Il n’y a peut-être pas d’autre moyen de nous faire comprendre les effets de la dévastation.

Parmi les victimes, il y a les femmes, qu’on voit rarement et qu’on n’entend jamais. L’écrivain afghan Atiq Rahimi donne la parole à l’une d’elles dans Syngué sabour : Pierre de patience. Celle-ci, épouse d’un taliban, profite de la paralysie de son mari blessé pour décharger son cœur. Dans un monologue d’une rare intensité dramatique, elle se confie à lui comme s’il était une pierre de patience — un talisman qui absorbe les secrets jusqu’à ce qu’il éclate. Elle maudit la guerre fratricide, le djihad, les mollahs. Elle se plaint des humiliations que lui a fait subir sa belle-mère, des mauvais traitements qu’elle a endurés de son mari. Le ton monte, la tension atteint la limite de l’insoutenable lors d’une révélation finale, où il devient clair que le problème de l’Afghanistan, ce n’est pas tant l’islam que l’obscurantisme de ses gens.

ET ENCORE… Camilla Gibb a commencé à s’intéresser au Moyen-Orient lorsqu’elle étudiait l’anthropologie sociale à l’Université de Toronto. Ses recherches sur les pratiques musulmanes l’ont menée au Caire et jusqu’à Harar, en Éthiopie, où elle a vécu un an dans une famille. Elle a tiré de son expérience une thèse de doctorat, qu’elle a soutenue à l’Université d’Oxford, en Angleterre. Née à Londres, Camilla Gibb habite Toronto depuis l’âge de trois ans et se consacre désormais à l’écriture.

 

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