Jacob Tierney persiste et signe

Jacob Tierney n’a pas peur d’aborder des sujets qui soulèvent la controverse. Le jeune cinéaste montréalais, réalisateur du Trotski, l’a prouvé en juillet dernier lorsqu’il a affirmé que le cinéma québécois était trop nostalgique, trop francophone et trop peu multiculturel.

Jacob Tierney persiste et signe
Photo : Alexandre Chabot

Doutant que les jeunes Haïtiens puissent se reconnaître dans le comédien Luc Picard, le fils de Kevin Tierney, producteur de Bon Cop, Bad Cop, juge honteux que les immigrants et les anglophones, invisibles, n’aient aucune place dans le rêve québécois.

 

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Vous avez dit du cinéma québécois qu’il était « blanc, blanc, blanc ». Pourquoi ?

– Je n’avais pas l’intention de faire de déclaration au journaliste de La Presse. C’était lors d’une discussion – plus qu’une entrevue -, un soir de première à Los Angeles. Mais j’assume ce que j’ai dit. Dans l’imagi­naire des cinéastes québécois, il y a peu de place pour les minorités. Je ne réclame pas de quotas. That’s not the point! La responsabilité sociale revient aux artistes. Depuis longtemps, le multiculturalisme est associé à la conscience canadienne, sauf au Québec, qui a deux générations de retard en ce domaine. Pourtant, dans le Nouveau Monde, nous sommes tous des immigrants, nous ne sommes pas ici depuis 2 000 ans ! J’ai simplement réagi à l’image de nous-mêmes que l’on exporte et parlé de l’idée que l’on souhaite que le monde se fasse de nous.

Certains, dont le cinéaste Philippe Falardeau, ont affirmé que vos déclarations soulevaient un débat du fait que vous êtes anglophone.

– Ma famille, paternelle et maternelle, est au Québec depuis des générations, je suis un enfant de la loi 101 et je me considère plus comme un Québécois que comme un Canadien. Je ne suis pas un observateur passif ; je participe au cinéma qui se fait ici, alors je ne vais pas m’excuser d’en discuter. Je me sens rarement représenté dans les films et je ne suis pas le seul. Ce que j’ai affirmé, plusieurs cinéastes francophones l’ont dit avant moi.

Les réactions que vous avez provoquées vous ont-elles surpris ?

– Quand je repense à tout ce qui s’est dit, je ne suis pas fâché, mais très surpris et secoué. Des journalistes, dont Pierre Foglia, m’ont décrit comme un « jeune réalisateur juif montréalais ». Qu’est-ce que la religion vient faire là-dedans ? Ailleurs au Canada, ce genre de mention aurait suffi à faire congédier un journaliste. D’autres m’ont accusé de faire du Québec bashing, ce que je ne comprends pas. On m’a aussi reproché de ne pas arrêter de parler de cela – « ce jeune-là a besoin d’attention ! » -, alors que je ne l’ai fait qu’une fois. On m’a même associé à Mordecai Richler. Est-ce que je trouve qu’il y a une juste représentation des Québécois chez Mordecai Richler ? Pas du tout. Je ne reconnais pas Montréal dans ses livres. Cela dit, les jeunes ont réagi à mes propos de façon plus positive que les gens plus âgés.

 

Il y a pourtant des cinéastes issus de l’immigration au Québec : Dany Laferrière, Ricardo Trogi, Kim Nguyen… Des acteurs, aussi : Didier Lucien, Wildemir Normil, Maka Kotto… Et du Gros Bill jusqu’à Dédé à travers les brumes en passant par Mon oncle Antoine, les anglophones sont présents dans bon nombre de films des 60 dernières années.

– Il y aura toujours des exceptions. On me rappelle souvent le cas de Bon Cop, Bad Cop, scénarisé par mon père. Dans ce film, il y a bien un anglophone, mais il vient d’ailleurs !

Selon vous, en quoi la situation est-elle si différente au Canada anglais ?

– Je peux nommer facilement 10 cinéastes canadiens issus de l’immigration. Pour le Québec, je n’y arrive pas. Oui, ça change, mais les réactions à mes propos montrent qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire. Quand on regarde les Jutra et les Gémeaux, qu’est-ce qu’on voit ? Un océan de « Blancs » ! Il me semble important de parler de cela, mais aussi de la place que l’on fait aux Premières Nations. On est en train de commettre le plus lent génocide de l’histoire et on n’en discute ni au Canada ni au Québec !

Si c’était à refaire, diriez-vous la même chose ?

– Je préciserais que Luc Picard est un acteur énorme. En fait, si j’avais su, j’aurais attendu d’avoir un film à « vendre ». J’aurais fait ces déclarations cinq ou six semaines avant la sortie en salles du Trotski !

 

Le Trotski est maintenant en DVD.

 

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DES PATRONS, DES MILITAIRES, DES AMANTS

Dans les films nationalistes du début des années 1970, les anglophones représentent le patronat, alors que dans les films historiques, comme Nouvelle-France, ils sont associés au Régime britannique. De nombreux films, dont Kamouraska, Les beaux souvenirs, Les amoureuses, La vie fantôme, Monica la mitraille et Le secret de ma mère, les présentent comme des conjoints ou des amants. Allez savoir pourquoi, beaucoup moins de femmes anglophones jouent un rôle équivalent.

 

DES IMMIGRANTS BIEN VISIBLES ?

Plusieurs films abordent le thème de l’immigration, dont L’ange de goudron, Les noces de papier, La Sarrasine, Comment conquérir l’Amérique en une nuit et Emporte-moi. Souvent, les acteurs issus des communautés culturelles sont cantonnés dans des rôles de domestique, d’agent de sécurité, de propriétaire de dépanneur, de serveuse ou de chauffeur de taxi. Mais on leur confie aussi des rôles de médecin légiste (Liste noire), d’homme d’Église (Le grand départ), de médecin (Mémoires affectives), de chanteuse (Jack Paradise), d’astronaute (Dans une galaxie près de chez vous) ou même, dans Filière 13, de chef de la police de Montréal !