Jacques Mesrine revient au Québec

Non, l’as de l’évasion n’est pas ressuscité ! Mais le cinéaste français Jean-François Richet a redonné vie au cambrioleur, qui a fait la une dans les années 1970.

Jacques Mesrine revient au Québec
Photo : Remstar Films

« Vive le Québec libre ! » lance aux journalistes le gangster français Jacques Mesrine en débarquant de l’avion qui le ramène à Montréal, après son arrestation aux États-Unis, le 23 juillet 1969. Avec cette phrase célèbre du général de Gaulle, Mesrine, un des plus grands criminels du 20e siècle – qui a sévi pendant quatre ans au Québec -, montre qu’il sait s’y prendre avec les médias. Menottée à son bras, sa compagne française, Jeanne Schneider, qui l’a aidé six mois plus tôt à enlever un millionnaire montréalais et qui a été témoin de l’assassinat d’une aubergiste en Gaspésie, sourit aux photographes.

La scène est une invention du cinéaste Jean-François Richet, mais elle n’en rend pas moins la personnalité flamboyante de Jacques Mesrine. Richet lui consacre un long métrage en deux parties, L’instinct de mort et L’ennemi public no 1 (voir les bandes-annonces >>), en salle ce mois-ci. « Ennemi public no 1 », Mesrine l’est devenu au Canada bien avant de l’être en France…

Incarné dans le film par Vincent Cassel, l’homme y apparaît dans toutes ses contradictions. « C’était un criminel dangereux, sans scrupules. Pourtant, il était très souvent considéré comme une vedette. Encore aujourd’hui, des gau­chistes en ont fait une sorte de héros », commente le documentariste français Philippe Roizès, auteur de Mesrine : Frag­ments d’un mythe (Flammarion), dont les travaux ont été utiles à Jean-François Richet pour son film. Philippe Roizès a consacré trois ans de sa vie à retracer l’itinéraire du gangster, fusillé par les services de police français en pleine rue, à Paris, le 2 novembre 1979. Plus de 200 témoins directs – dont 40 au Québec – ont été interviewés pour son livre et pour un documentaire télévisé.

« Jacques Mesrine n’était pas très grand, mais il avait un charisme incroyable. Il sédui­sait tout le monde, autant par ses propos que par sa prestance », relate le criminologue André Normandeau, qui l’a rencon­tré à trois reprises dans sa cellule de l’Unité spéciale de correction, à Laval, en 1972.

Durant son séjour en prison, Mesrine convainc les gardiens de s’élever contre la direction. Suivant ses conseils, ceux-ci organisent une conférence de presse très courue par les médias.

Face à Normandeau, qui dirige un programme de recherche sur l’administration pénitentiaire, le prisonnier est cynique et provocateur. « Vous, les universitaires de la montagne, ne comprenez rien à la réalité des prisonniers », répète-t-il au jeune professeur de l’Université de Mont­réal. « Habituellement, les criminels de sa trempe sont des êtres renfermés, secrets, monosyllabiques. Au contraire, Mesrine avait un discours et cherchait la publicité », se souvient Normandeau.

À l’époque, André Normandeau avait obtenu du solliciteur général, Jean-Pierre Goyer, que l’État confie à des crimino­logues la gestion d’un établissement pénitentiaire, pour « démontrer que le milieu carcéral peut être propice à la réhabilitation ». Les prenant au mot, Jean-Pierre Goyer leur avait remis les clefs de la seule prison à « sécurité maximale » au Canada, qui accueillait les plus dange­reux criminels du pays. L’expérience allait bon train jusqu’à ce que, le 21 août 1972, Mesrine prenne le large en compagnie du caïd québécois Jean-Paul Mercier et de quatre autres détenus ! Les criminologues nommés aux postes de direction sont limogés.

Il faut dire que l’évasion ne manque pas de panache, rappelle Philippe Roizès. La prison est ceinturée de deux murets de barbelés et d’un mur de quatre mètres. Dans les miradors, une sentinelle fait le guet jour et nuit, sept jours sur sept. Les cellules sont éclairées en permanence et le plafond est constitué de grillages, sur les­quels les gardiens font leur ronde. On ne compte pas moins de 65 gardiens pour 62 détenus !

Mesrine a noté que les rondes de la fin de semaine, moins fréquentes, laissaient quelques secondes par jour aux prisonniers pour limer les clôtures. Il crée une brèche à l’aide de morceaux d’outils piqués dans l’atelier de la prison et cachés dans une raquette de tennis, seul sport autorisé !

Moins de trois semaines après leur éva­sion, le 3 septembre 1972, Jacques Mesrine et Jean-Paul Mercier tentent de libérer leurs anciens camarades en fonçant dans l’enceinte au volant d’une Dodge. Une fusillade éclate. Mercier reçoit deux balles ; ils doivent prendre la fuite. Les gangsters s’en tirent presque par miracle. Par la suite, ils reprennent leur carrière criminelle avec une ardeur redoublée.

Selon Philippe Roizès, c’est Mercier (Roy Dupuis dans le film) qui enseigne à Mesrine comment braquer des banques. Leur spécialité : en cambrioler deux coup sur coup. Quand les policiers se ruent sur les lieux du premier vol à main armée, les malfrats sont déjà dans la banque voisine. Le 26 août 1972, par exemple, Mesrine et Mercier s’attaquent à la caisse populaire de Saint-Bernard, en Beauce, et quelques minutes plus tard à celle de Saint-Narcisse-de-Beaurivage.

Mesrine joue au gentleman : il souhaite « bonne journée » aux caissières après avoir vidé la chambre forte et offre une chaise à celles qui défaillent, raconte Philippe Roizès. Il est par ailleurs doté d’un sang-froid exceptionnel. Il aime la bonne chère, le bon vin, adore cuisiner. Mais il est aussi un joueur pathologique et un égocentrique qui ne lésine pas sur les moyens à prendre pour arriver à ses fins. Alors qu’il s’exerce au tir avec Mercier dans une forêt des Bois-Francs, il abat froidement un garde-chasse qui vient de reconnaître les fugitifs. Mercier en assassine un deuxième. Ce double meurtre nuira beaucoup à l’image (autoproclamée) de Robin des Bois de Mesrine.

Né à Clichy-la-Garenne, où son père devient le plus grand dentellier de France, Jacques Mesrine choisit le crime pour connaître rapidement la gloire et la richesse, au risque de vivre en cavale toute sa vie. Un de ses avocats montréalais, Raymond Daoust, a déjà dit de lui que c’était un être extrêmement intelligent, qui, s’il avait mis ses talents ailleurs qu’au service du crime, serait devenu un très grand homme.

Mesrine était promis à un bel avenir. Alors qu’il travaillait dans un cabinet parisien d’architectes comme maquettiste, il a contribué à la fabrication de la maquette du pavillon français de l’Expo 67, qui abrite aujourd’hui le Casino de Montréal.

À la suite de son service militaire, en Algérie, il laisse tout tomber pour satisfaire son ambition : devenir le plus grand criminel de France. Il relève haut la main le défi qu’il s’est lancé, cumulant les bravades dignes des plus célèbres romans policiers. Il soigne son image au point d’envoyer lui-même ses textes et photos aux médias. Il offre le champagne au commissaire Robert Broussard, qui parvient à l’arrêter en 1973. L’épisode canadien de Mesrine a fait l’objet d’un documentaire de Philippe Roizès (Mes­rine : L’aventure québécoise), en 2009, année du 30e anniversaire de la mort du criminel. André Norman­deau y présente ses commentaires dans les lieux mêmes de l’incarcéra­tion de « l’homme aux mille visages », comme on le surnommait.

L’universitaire l’avoue, ses interviews avec Jacques Mesrine ont marqué sa carrière de criminologue. Le criminel et le criminologue, l’un en face de l’autre. Une scène qui dépasse la fiction, d’autant plus que les deux hommes étaient pour ainsi dire des sosies. Même une des anciennes flammes de Mesrine, Joce­lyne Deraîche, s’est laissée aller à un petit élan de nostalgie alors que Normandeau accompagnait un groupe d’étudiants à la prison pour femmes Tanguay. « Tu me rappelles mon Jacques », lui a-t-elle glissé à l’oreille.

La ressemblance était telle que lorsque Normandeau sortait de prison après ses entretiens avec Mesrine, les gardiens vérifiaient et contre-vérifiaient l’identité du criminologue !

Le criminel aurait aussi pu voler l’identité du criminologue André Normandeau (à gauche sur cette photo de Benoît Gougeon)

 

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