J’ai roulé 400 milles

Découvrir un bout de territoire québécois en suivant une chanson… C’est le défi que le journaliste Georges-Hébert Germain, décédé l’an dernier, avait accepté de relever en 2003. Sa plume unique file le long des routes de l’Abitibi.

 

George-Hébert Germain sur la route de l'Abitibi, en 2003. (Photo: Pierre Manning)
Georges-Hébert Germain sur la route de l’Abitibi, en 2003. (Photo: Pierre Manning)

Pour aller à Rouyn-Noranda, je conseille la route, toujours, la plus longue possible. En avion, ça perd énormément de son charme. Par contre, après sept ou huit heures de route, ça peut devenir, avec un peu de bonne volonté, un réel objet de désir. Et plus le temps est maussade, plus intense sera le désir.

Idéalement, donc, souhaitons que tombe dès le départ une bonne grosse pluie de novembre et que, de chaque côté de la 117, qui se faufile vaillamment sur le morne plateau laurentien, tout soit très gris, froid et mouillé, coulé inerte dans une formidable monotonie. On mettra ainsi un temps épouvantable à traverser l’océan d’épinettes noires et de bouleaux blancs qui entoure Rouyn, île perdue dans la grande sauvagerie boréale.

À la hauteur du lac Lucie, un peu passé Grand-Remous, la pluie se sera changée en neige mouilleuse. On aura croisé et suivi des dizaines et des dizaines de trains routiers, énormes galions chargés de bois en billes ou en planches, des millions et des millions de tonnes de bois tirées des forêts environnantes. Et d’autres poids lourds effrayants, tanguant dangereusement, avec à leur bord de lourdes machines, des bungalows, des tuyaux et des treuils, des pylônes, des moteurs gros comme des maisons, des poutrelles d’acier. Tous sont enturbannés de longs foulards de poussière d’eau qui s’étirent et se tortillent derrière eux. Pas de ciel. À la radio, on jouera surtout des tounes western qui parlent d’amours impossibles et de vies brisées. Quant au chauffeur, il sera dès le départ perdu dans ses pensées.

Après avoir contourné Val-d’Or et traversé Malartic, à une heure à peine de la très désirable Rouyn, on roule quasiment sur la ligne de partage des eaux, ce qu’on appelait autrefois la hauteur des terres. À bâbord, les rivières descendent vers la vallée du Saint-Laurent. À tribord, elles coulent, comme la belle Harricana, en direction de la baie James, du côté de l’océan Arctique.

Ainsi, de quelque horizon qu’on vienne, on doit toujours monter pour aller à Rouyn, pas beaucoup cependant, jamais rien de bien spectaculaire à la ronde, aucun excès nulle part, mais à l’arrivée, l’habitant de la vallée du Saint-Laurent ou du littoral de la baie d’Hudson se trouvera à une plus haute altitude qu’à son point de départ.

Voilà que de gros bâtiments sont ancrés le long de la route, que n’approchent plus en si grand nombre les épinettes et les bouleaux. Il y a des garages, des ateliers de mécanique, des concessionnaires d’automobiles, quelques comptoirs de restauration rapide avec leurs grosses affiches clignotantes, le cégep, là-bas sur la droite, et l’université, la ville enfin, çà et là des maisons avec du monde dedans et autour, et de la lumière aux fenêtres déjà. Partis dans la matinée, arrêt à Louvicourt pour le lunch, on arrive en effet à Rouyn entre chien et loup. Fatalement. Si les jours y sont très longs en été (au solstice, il y a des restes de clarté dans le ciel jusqu’à passé 23 h), ils sont effroyablement courts en hiver. À la mi-novembre, à Rouyn (48,15° de latitude Nord), on est fort loin du soleil.

Il est à peine 16 h et il se coule déjà derrière le parc indus­triel Granada, qu’on aperçoit depuis la 117, laquelle s’appelle maintenant rue Larivière et va nous mener lentement au cœur de la ville, vers le lac Osisko (Rouyn est truffée de lacs), dont les eaux étaient, il n’y a pas si longtemps encore, tellement polluées, si bien remplies d’acide sulfurique, que ni algue ni poisson (ni nageur, il va de soi) n’y pouvaient survivre. Elles étaient par conséquent d’une sidérante limpidité.

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Il y a quelques années, on a entrepris de dépolluer l’Osisko. Il n’est toujours pas recommandé à l’humain de s’y baigner, mais ses eaux se sont légèrement troublées, des joncs croissent maintenant sur ses berges et des poissons à la génétique post­moderne ont commencé à l’habiter. Une très belle piste cyclable et joggable (8,4 km) en fait le tour. Les abords immédiats de la ville et même certains quartiers plus ou moins périphériques sont sillonnés de pistes cyclables et de sentiers très fréquentés par les motoneiges et les véhicules tout-terrains. Rouyn adore les moteurs et les machines.

Mais voilà que la nuit est tout à fait tombée. Et on a très soif, beaucoup de soifs en fait. La longue route a éveillé de pressants besoins, donné le goût de voir du monde, de la lumière, de la couleur. Besoin de se dégourdir les jambes aussi, et d’aller à pied boire des bières rousses ou du vin blanc dans un bistrot très animé, très bruyant, de la chic rue Perreault ou de la Main. Ou de prendre quelques drafts dans une salle de pool enfumée de la triste et sombre 8e Rue, près de ce monstre hoquetant, sale et nauséabond qu’ils appellent là-haut la Fonderie, vieux dragon poussif et sans cœur qui a dévoré déjà deux générations de travailleurs rouynorandiens et dont les déjections acides ont failli tuer le lac Osisko.

Aller à pied dans Rouyn n’est pas une bien bonne idée. Les rues sont trop larges, le monde trop rare, les maisons trop espacées. Le ciel, immense, est très noir, très étoilé (la limpidité des ciels de Rouyn est bien connue). Les gens passent et repassent dans de gros chars, des 4 x 4, des pick-up. On dirait que tout est éparpillé, pas fini, on dirait un gros work in progress, un chantier plus ou moins abandonné, une ville laissée en plan. C’est peut-être au fond ce qui fait le charme de Rouyn. Rien à voir avec ces villes douillettes et réfractaires à tout changement de la vallée du Saint-Laurent ou des Cantons-de-l’Est, où tout est toujours parfaitement aligné, ratissé, quadrillé, clôturé, la pelouse et le jardin entretenus avec maniaquerie. Rien de semblable par ici. À Rouyn, il semble y avoir encore de la place et du désir pour du changement, du désordre, des bouleversements. Cette ville attend quelque chose, c’est certain, ça se voit, ça se sent. Et cette attente crée une sorte de tension vivifiante. Que va-t-il se passer?

En arpentant les trottoirs déserts de la Main, dans la nuit glacée de novembre, on se sera demandé si la rude nature qu’on a traversée pour se rendre ici ne va pas un jour tout envahir de nouveau, écraser, dévorer la ville, l’engloutir. Mais on verra que cette fragilité des choses, des machines et des êtres n’est qu’illusion. Rouyn est faite de fer, de brique, toute en dur, en rugueux, en solide. Et, contrairement à ce qu’on a pensé en y débarquant, la nature qui l’entoure n’est pas si puissante, hélas! Bien au contraire, elle est malade et fragile, les lacs et les rivières sont pollués, la grande forêt qui renferme cette ville comme une gan­gue est dévastée, on le sait, ça se voit même depuis la 117, elle est pleine de trous béants que la nature mettra sans doute des siècles à combler.

Et le vieux dragon est mal en point lui aussi. Depuis près d’un an, la ville affolée est au chevet de ce tyran bien-aimé. Et on se dispute, parfois violemment, pour savoir quel remède lui administrer. Le coup de grâce? Une injection massive de capitaux étrangers? Une autre génération de travailleurs à dévorer? Le dragon lui-même, dans un état semi-comateux depuis quelques années, ne semble pas trop connaître la nature de son mal ni comprendre clairement ce qui lui arrive. Mais il serait fort étonnant qu’il retrouve un jour la vigueur d’antan; la mine est vide et le cuivre, la «coppe», comme on dit ici, ne vaut pas cher par les temps qui courent.

Il est évident que Rouyn, dans un avenir pas très lointain, va devoir muer, se refaire une vie. Elle sera peut-être bientôt veuve de ce dragon, elle le sait et ça l’excite sans doute autant que ça l’inquiète. Rares sont les villes qui peuvent se payer le luxe exaltant de changer de vie. Et Rouyn est encore jeune, elle aime l’action. Tout est possible pour elle, tout est pensable. Sans négliger tout à fait son cher dragon, elle pourrait se porter au chevet de la nature qui l’entoure, panser ses forêts, soigner ses lacs et ses rivières. Beau projet!

Elle peut aussi décider d’attendre que quelque chose arrive ou quelqu’un, des extraterrestres peut-être, une fin du monde, ou un autre dragon qui viendra à son tour la posséder sans ménagement, rudement. Comme elle aime!

(Publié en juillet 2003, dans le dossier «Québec en chansons»; l’auteur avait choisi la chanson «… et j’ai couché dans mon char», de Richard Desjardins)

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20 textes pour la postérité

Pour marquer l’importante contribution de Georges-Hébert Germain au journalisme, nous republions, en version électronique, une vingtaine de ses meilleurs textes parus dans le magazine L’actualité. Les lecteurs de la version iPad de L’actualité trouveront ces textes dans l’édition du 1er décembre 2016, qu’ils pourront acheter dans iTunes ou Google Play.

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