Jamais je ne t’oublierai

Extrait du roman Jamais je ne t’oublierai, par Miriam Toews, avec l’aimable autorisation des éditions du Boréal.

Extrait du roman Jamais je ne t’oublierai, par Miriam Toews

Prologue

«Rien fait.» Je ne sais pas ce que mon père voulait dire en prononçant ces mots. La veille du jour où il s’est enlevé la vie, je lui avais demandé à quoi il pensait, et telle avait été sa réponse. Deux mots désespérés, chuchotés par un homme qui avait le sentiment d’avoir échoué sur tous les plans. Dans ce livre, je tente de montrer qu’il s’est trompé.

Quand il avait dix-sept ans, on a déterminé qu’il était atteint de la maladie mentale connue alors sous le nom de psychose maniacodépressive et, aujourd’hui, de trouble bipolaire. Outre la grande quantité de médicaments qu’on lui a prescrits, le silence était son mécanisme d’autodéfense. Et peut-être cette stratégie lui a-t-elle réussi. Contre l’avis de son psychiatre, il s’est marié, a élevé une famille et a travaillé comme instituteur dans une école primaire pendant plus de quarante ans. Au début des années 1950, déjà, son psychiatre l’avait mis en garde: il avait peu de chances de mener une existence normale. En fait, papa a eu une vie typique de notre petite ville de Steinbach, au Manitoba: une existence ordonnée, où cohabitent travail, église et famille, non sans quelques accrocs inévitables en cours de route. Qu’il soit parvenu à mener cette vie ordinaire est en soi un exploit. Et qu’il ait réussi à rester sain d’esprit, organisé et ordinaire pendant si longtemps indique à quel point il était fort, exigeant envers lui-même (jusqu’à se demander l’impossible, diraient certains) et discipliné.

Une année ou deux après son départ à la retraite, mes parents sont allés faire une balade en voiture dans la campagne près de chez eux. «Bon, a dit mon père après un long silence, j’ai réussi.» «Tu as accompli beaucoup de choses, Mel, a dit ma mère. De quoi veux-tu parler, en particulier?» «J’ai fait ce qu’on a dit que je ne ferais jamais», a répondu mon père.

En réalité, il s’est exceptionnellement bien débrouillé. Il est devenu un instituteur très aimé et respecté, connu pour sa gentillesse, son exubérance et sa voix tonitruante; à la maison, ma mère, ma sœur et moi avons eu tout ce que nous désirions dans la vie, tout ce dont nous avions besoin. La seule chose qui nous manquait, c’était sa voix. Je me suis souvent demandé ce qu’il aurait raconté de lui-même s’il avait parlé. Il ne parlait jamais de son passé, pas même de son enfance, et souvent il ne disait rien du tout. Son monde, semblait-il, se concentrait dans sa salle de classe. Là, il se donnait à fond. Là, ma sœur et moi, qui avons à tour de rôle été ses élèves, l’observions avec un respect mêlé d’admiration. Cet homme drôle, énergique et extraverti était-il vraiment notre père? Sans doute est-ce l’enseignement, le rituel quotidien qui l’obligeait à sortir de lui-même pour jouer un rôle vital, qui l’a soutenu pendant toutes ces années.

Avec le recul, nous comprenons à quel point il était logique que la fin de sa carrière d’enseignant marque, essentiellement, la fin de Mel. Après son suicide, beaucoup de questions se sont imposées à nous. Comment cela a-t-il pu se produire? nous sommes-nous demandé à l’envi. Après tout, d’autres ont du mal à s’adapter à la retraite, mais ils ne se tuent pas pour autant. Le besoin d’en découvrir le plus possible sur sa vie, de chercher, je suppose, des indices qui finiraient par me conduire jusqu’à la cause de sa mort, est devenu pour moi une obsession. Avec l’aide de ma mère, de ma sœur ainsi que d’amis, de collègues et de parents de papa, je suis parvenue à recoller quelques morceaux du casse-tête qu’a été sa vie. Mais, en dépit de bon nombre de théories et de toutes sortes de spéculations, il n’y a qu’une seule réponse, et c’est la dépression. Mot clinique, totalement inadéquat, pour rendre compte d’un profond désespoir.

Vers la fin de sa vie, mon père, à l’occasion d’une rare conversation, m’a demandé de mettre par écrit des phrases et des mots qui l’aideraient à sortir de sa confusion et de sa tristesse, le conduiraient dans un espace-temps compréhensible. «Tu iras bien de nouveau», ai-je écrit. «Encore, s’il te plaît», m’a-t-il priée. J’ai écrit et récrit un tas de choses, et il lisait à haute voix les phrases, les déclarations et les informations. À la longue, leur sens s’est perdu. «Tu iras bien de nouveau?» me demandait-il. Et je répondais: «Non, papa, c’est toi qui iras bien de nouveau.» «J’irai bien de nouveau?» demandait-il. «Oui», répondais-je. «J’irai bien de nouveau, répétait-il. Marque ça, s’il te plaît.»

 

La suite dans le livre…

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