James Baldwin, écrivain américain

Au printemps dernier, lors des vagues de manifestations suivant le meurtre de George Floyd par un policier de Minneapolis, cette formule de Baldwin refaisait surface: « On ne peut pas changer tout ce qu’on affronte, mais on ne peut jamais changer ce qu’on n’affronte pas ». 

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

Il a grandi à Harlem dans l’entre-deux-guerres. Avec des milliers d’autres familles, il y vivait comme sur une île qu’on aurait abandonnée à elle-même. Un lieu où il n’y avait qu’un leitmotiv : tenir bon. Un lieu où, jour après jour, il fallait résister à la tentation de la haine et de l’amertume, comme le clamera plus tard Martin Luther King Jr. Un lieu où même l’amour ne semble pas fait pour nous. « Tout le monde désire l’amour, mais on ne parvient jamais à croire qu’on le mérite », écrit James Baldwin dans L’homme qui meurt, publié en 1968. « Les blancs, je ne savais rien d’eux », écrit-il encore. On aurait pu dire : mais eux, que savaient-ils des noirs ?

Très tôt, Baldwin se trouve à l’étroit dans cette Amérique aux prises avec ses chimères. Il sait bien que le rêve américain n’est pas possible pour un noir. Les émeutes de 1943, à Harlem, alors qu’il n’est âgé que de 19 ans, auront tôt fait de le convaincre que pour éviter de suffoquer et s’éloigner de la mort elle-même, il faut partir, partir loin. À 24 ans, en 1948, il débarque donc à Paris, comme l’ont fait de nombreux artistes ces années-là. Commence alors pour lui une longue introspection qui, sur une période d’une quarantaine d’années, formera une œuvre forte, vive, lumineuse, pleine d’espérance malgré l’âpreté du réel qu’elle transporte. Un peu comme pour Hemingway quelques années avant lui, c’est à Paris qu’il deviendra écrivain américain.

Malgré son travail d’écrivain – ou peut-être à cause de lui – Baldwin prendra part au mouvement civique contre la ségrégation raciale qui s’intensifie à partir de la fin des années 1950. Il partage désormais son temps entre la France et les États-Unis, multipliant les allers-retours. On le retrouvera sur les tribunes aux côtés de Martin Luther King Jr., mais aussi de Malcom X et de Medgar Evers, tous trois assassinés. Minorité dans la minorité – il est à la fois noir et homosexuel –, Baldwin sera l’un des premiers écrivains à travailler sur ces questions. Il aborde ainsi le racisme, l’homosexualité et la bisexualité dans ses écrits, comme dans L’homme qui meurt. Dans La chambre de Giovanni, paru en 1956, il décrit une relation bisexuelle et démontre que pour lui la lutte pour les droits ne se limite pas aux questions raciales. « Nous étions jeunes. Le temps allait nous dire ce qui nous importait réellement », soutient le personnage principal de L’homme qui meurt. Mais au-delà de tout, jamais il ne cessera de s’interroger sur ce que signifie être noir aux États-Unis.

« Il y a un nuage entre les jeunes noirs et le soleil »

Dès ses premières années à Paris – il s’installera à Saint-Paul-de-Vence à partir de 1970 – Baldwin côtoie plusieurs écrivains, dont l’Afro-Américain Richard Wright, son aîné, qui deviendra pour lui une sorte de guide dans la France d’après-guerre. C’est lui qui le présente à Jean-Paul Sartre et à Simone de Beauvoir, les stars littéraires de l’époque. Plus tard, on tentera de faire des rapprochements entre l’existentialisme, tel qu’on peut le percevoir dans les livres de Simone de Beauvoir, et certains écrits de Baldwin, notamment ses essais. Mais, pour finir, Baldwin aura eu peu de contacts avec le couple mythique, même si l’un de ses livres les plus célèbres, Chronique d’un pays natal, sera largement écrit au café Les Deux Magots ou chez Lipp, boulevard Saint-Germain, que fréquentaient assidûment les intellectuels de l’époque.

« Il y a un nuage entre les jeunes noirs et le soleil », écrit-il dans La prochaine fois, le feu, un essai puissant publié en 1963 alors qu’il a à peine 40 ans, et, par ailleurs, une excellente introduction à son œuvre. Tout le projet de sa vie est là. Tenter de dissiper ce nuage qui empêche même d’imaginer l’égalité des chances. Mais, on le voit bien dans ses écrits, sa lutte n’est pas un combat contre les blancs. Dans L’homme qui meurt, réédité récemment dans la collection Folio, il décrit bien comment les blancs sont aussi prisonniers de leurs préjugés et de leurs peurs. C’est un roman poignant, dur et plein d’espoir à la fois. On y retrouve le trait vif caractéristique de l’écriture de Baldwin. C’est le livre de l’incompréhension. Le livre de ceux qui n’entendent rien, parce que même s’ils entendaient, ils ne sauraient pas ce qu’il faut écouter. C’est le livre des solitudes, aussi. Pas celui des deux solitudes, celui des mille millions de solitudes. Ne sommes-nous pas tous pareils ? « Ils ne pensent pas être comme nous », dit Caleb, le frère de Leo, à propos des blancs. « Nous ne serons libres que le jour où les autres le seront » : c’est la grande leçon de La prochaine fois, le feu.

En voyage dans le sud de la France au début des années 1980, Marguerite Yourcenar, qui traduira en français plusieurs auteurs noirs, dont Baldwin, fit un détour par Saint-Paul-de-Vence pour y rencontrer l’écrivain. Elle n’est pas la seule à faire le pèlerinage sur les hauteurs de Nice pour rendre visite à l’essayiste et romancier qui a alors fait de la Côte d’Azur son refuge. Yves Montand et Simone Signoret, mais aussi Miles Davis, Nina Simone et Toni Morrison, qui se disaient d’ailleurs redevables de son travail, lui ont tous rendu visite. Dans un documentaire de 2016, I Am Not Your Negro, consacré à la vie de Baldwin, on voit que transperce son humanisme, la sincérité de ses engagements, mais aussi à quel point l’écrivain aura vécu jusque dans sa chair les affres de la discrimination. Signe des temps, la maison où il vécut plus de quinze ans à Vence, et où il écrivit son fameux Harlem Quartet, n’existe plus, remplacée par des condos de luxe.

Décidément, Yourcenar et Baldwin mourront tous les deux à quelques jours d’intervalle en décembre 1987. Ils avaient fait le même chemin, mais en sens inverse, elle quittant l’Europe pour le Maine, lui quittant l’Amérique pour la France. Tous deux laissant un peu d’eux-mêmes pour mieux se retrouver. Quelque chose comme la quête de ruptures rédemptrices. Dans L’homme qui meurt, il part de cette idée qu’on peut créer à partir de la souffrance. « Me servir de ma douleur pour me créer moi-même », écrit-il. On croirait entendre Marguerite Yourcenar. Mais ils s’étaient engagés sur un chemin qui n’en finissait pas de les ramener devant leur porte, pour reprendre une image qu’utilise l’écrivain Colson Whitehead, deux fois prix Pulitzer, dans son roman Nickel Boys, pour parler des luttes des minorités.

Au printemps dernier, lors des vagues de manifestations suivant le meurtre de George Floyd par un policier de Minneapolis, cette formule de Baldwin refaisait surface : « On ne peut pas changer tout ce qu’on affronte, mais on ne peut jamais changer ce qu’on n’affronte pas ». En fait, ce n’est pas un hasard si les livres de Baldwin connaissent un regain de popularité en librairie. C’est que Baldwin est d’une intense actualité. « L’histoire n’est pas le passé, c’est le présent », disait-il. Avec James Baldwin, on est aujourd’hui, peu importe le moment où on le lit.

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal.

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Quel beau texte, encore une fois. Quel plaisir de vous lire ce matin! Et quel plaisir ce era de découvrir cet auteur, grâce à vous! Merci d’ensoleiller cette journée tristounette.

J’en suis au 3/4 de “l’homme qui meurt”. Je suis renversée par cet auteur que je ne connaissais pas. Joe Biden et Kamala Harris ont été élus hier pm. Quel momentum. J’aurais bien aimé qu’il fut vivant pour vivre cette journée.
Merci de me le faire connaître.