Janine Sutto : la face cachée d’une drôle de dame

À l’aube de ses 90 ans, la comédienne Janine Sutto lève le voile sur sa vie personnelle et professionnelle. Une vie que l’alcool a failli gâcher, révèle une biographie qui sort ces jours-ci.

La face cachée d’une drôle de dame

Un jour, pendant les répétitions de la pièce Le bal des voleurs, de Jean Anouilh, qui doit prendre l’affiche le 6 mars 1975 au Théâtre du Rideau Vert, Janine Sutto s’aperçoit avec effroi qu’elle est souvent en retard dans ses répliques parce qu’elle a trop bu : « J’ai eu tellement peur ! Pour moi, c’est une date importante. » Ce jour-là, elle n’en parle à personne ; pas même au metteur en scène Gaétan Labrèche, avec qui elle est pourtant très liée. Mais l’incident marque un tournant dans sa vie. À partir de ce moment, elle décide qu’elle ne boira plus d’alcool.

Le retard dans ses répliques est un déclencheur, mais Janine Sutto a d’autres raisons d’arrêter sa consommation excessive d’alcool. Après des années de dépression et la rupture graduelle de ses amours avec D., la comédienne se rend compte que, si elle continue à boire, elle risque de perdre le contrôle de sa vie. Ses filles sont encore jeunes et elles ont besoin d’elle. Elle va donc changer sa façon de vivre. Et ce n’est qu’un début.

Depuis sa rencontre avec Henry Deyglun [son défunt mari], en particulier, Janine Sutto a toujours vécu dans un monde où l’alcool est omniprésent. À la maison, avec l’alcoolisme de son mari, mais aussi dans l’univers dans lequel elle travaille, celui du théâtre, de la télévision et de la radio. À l’époque des débuts du TNM, les comédiens jouent souvent après avoir bu. Dans Jules César, par exemple, il y avait des marches dans le décor, et tout le monde se demandait lequel des comédiens allait y tomber pendant la représentation : Albert Millaire, Jean-Louis Roux, ou Gilles Pelletier, qui ne donnait pas sa place, lui non plus. Toute la direction du TNM buvait. Durant les années 1960, c’est une relation plus festive avec l’alcool au sein du groupe de Louis-Georges Carrier et de Marcel Dubé, qui se réunit plusieurs soirs par semaine au restaurant Chez son père. Janine commence toujours la soirée par un ou deux martinis, en compagnie de sa grande amie Denise Pelletier, qui partage, elle aussi, un goût particulier pour cet apéritif de prédilection.

Des soirées agréables, où Marcel Dubé se retrouve entouré de tous ces amis pour lesquels il écrit.

Combien de souvenirs aussi avec son ami Guy Provost, probablement le plus alcoolique de tous. Un jour, il vient la voir en lui disant qu’il veut arrêter de boire. Provost lui raconte qu’il était attendu un soir pour enregistrer une annonce publicitaire, mais qu’il avait oublié d’y aller. Le lendemain, il va voir le réalisateur pour s’excuser de son absence. Et le réalisateur de lui répli­quer : « Mais tu es venu, tu l’as fait, la publicité. » Il a compris qu’il devait s’arrêter.

À fréquenter pendant des années un monde où l’alcool prend une place prépondérante, elle en est venue, elle-même, surtout après la mort de son mari, Henry, à éprouver une dépendance à l’alcool. Elle dit qu’elle s’est mise à boire de façon très consciente ; une sorte de compensation pour supporter la dépression qui l’assaille.

Et les amis qui en sont témoins ne lui en tiennent pas rigueur : Michel Tremblay raconte que le problème d’alcool de Janine était connu. Qu’elle s’endormait dans les lectures de textes, en répétition. Andrée Boucher, qui allait souvent retrouver son amie sur le plateau de tournage de Symphorien, la surprenait parfois endormie dans un coin des décors. Épuisée par la vie qu’elle menait, et l’alcool qu’elle buvait. Elle dit l’avoir vue boire parfois à même la bouteille. Sa propre fille Mireille a des souvenirs semblables.

Ensemble, le midi, les deux comédiennes vont souvent, entre deux engagements à Radio-Canada – à l’époque où la maison mère de la société d’État est encore dans l’ouest de Montréal -, manger chez Pausé, un restaurant de fruits de mer, au centre-ville. Elles prennent chacune deux Dry Martini avant de déguster un homard et de retourner travailler l’après-midi. Tous les midis, se souvient Andrée Boucher, « tu finissais pas un repas sans prendre un digestif. Les gens arrivaient à trois heures de l’après-midi et disaient : « Qu’est-ce que tu bois ? » Être alcoolique à ce moment-là est considéré comme très normal, parce que tout le monde boit. »

Après le choc des répétitions du Bal des voleurs, Janine Sutto décide donc de mettre fin à tout cela. Pour elle, le changement draconien ne sera pas difficile. La femme déterminée souffre certainement du manque d’alcool, mais, encore une fois, elle ne s’en plaint pas et elle passe aux actes. Elle dit que la peur l’a motivée. « Mon métier, et aussi mes deux enfants, explique-t-elle. Je ne voulais pas que Mireille ait honte. »

À l’âge de cinquante-quatre ans, elle arrête donc de boire tout d’un coup. Sans faire de gradation. Elle se sent même gênée au début quand elle arrive dans ses restaurants favoris et qu’on lui apporte son Dry sans lui demander son avis et qu’elle doit le retourner. Mais elle va rapidement en sentir les bienfaits : « Moi, l’alcool, ça me rendait agressive, d’abord. J’allais voir des pièces et je disais aux gens ce que je pensais. »

Sans l’influence de l’alcool, et en reprenant totalement le contrôle de sa vie, Janine Sutto va changer de personnalité. S’attendrir avec le temps, et ses amis le notent. L’équipe de Symphorien en particulier, où elle continue de travailler régulièrement.

« On a pris conscience qu’elle ne buvait plus, se souvient Gilles Latulippe. Forcément qu’elle allait mieux. Ça va mieux, mais on n’en parle jamais ! »

Durant l’été 1975, Janine Sutto emmène ses deux filles à Siesta Key, en Floride, où, le soleil et la mer aidant, sans amis autour d’elle, elle est loin de la tentation de l’alcool.

En septembre 1975, par contre, elle joue dans L’hôtel du libre-échange, au Rideau Vert, avec Guy Provost, Claude Préfontaine et Lise Lasalle. En compagnie de son vieux copain Provost, elle pourrait être tentée de recommencer à boire, mais elle tient le coup et surmonte l’épreuve.

Une page est tournée. Pour éviter les rechutes, elle va opter pour une autre solution, qui lui sera présentée par son ami Roger Garceau, une expérience qui atténuera les angoisses qui l’avaient poussée à boire. Mais d’autres priorités font oublier à Janine Sutto le manque d’alcool : Mireille, sa fille, s’apprête à entrer à l’école de théâtre.

(© Libre Expression)

Lire un autre extrait : « La naissance des jumelles » >>

Janine Sutto : Vivre avec le destin, par Jean-François Lépine, Libre Expression, 2010, sera en librairie le 3 novembre.