Je cède à la pression ambiante et j’achète un livre québécois

L’idée d’acheter un livre québécois le 12 août a laissé de côté ceux dont les moyens financiers ne permettent pas de se livrer à l’exercice de débourser une quinzaine de dollars pour faire la démonstration de son intelligence littéraire, selon Marilyse Hamelin.

Photo : iStockPhoto

J’ai vraiment tergiversé avant de rédiger ce texte que vous vous apprêtez à lire. Est-ce que toute vérité est bonne à dire ? Et qui peut bien être contre la promotion de la littérature québécoise ? En plus ça fonctionne, les ventes montent en flèche ce jour-là…

Certains médias sont même entrés dans la danse en y allant de leurs propres suggestions. Et puis, fort à propos, il y a eu ces listes alléchantes élaborées par la coopérative des Librairies indépendantes du Québec. Ça ne vous donne pas le goût de lire, ça ? Moi oui, bien franchement, ça me stimule.

Mais, parce qu’il y a toujours un mais…

Au départ, l’initiative « le 12 août, j’achète un livre québécois », c’était juste une page Facebook créée sur un coup de tête par deux auteurs québécois de science-fiction, Patrice Cazeault et Amélie Dubé.

Cinq ans plus tard, c’est surtout devenu un concours auquel on se sent un peu obligés de participer. La campagne illustre à merveille le désir de conformité et la pression des pairs qu’exacerbent les réseaux sociaux, une fois de plus exprimés au profit d’une bonne cause. Il faut voir tous ces posts identiques et redondants, par dizaines et dizaines… Si j’étais de mauvaise foi, je vous dirais que, le 12 août, mes fils Facebook et Instagram sont aussi impraticables que le jour de la fête des Mères, des Pères ou de la rentrée scolaire…

D’ailleurs, cette surenchère de photos d’achats de multiples livres neufs me rappelle vaguement ces fêtes d’enfants 2.0 où les parents doivent en faire toujours plus pour se sentir adéquats : remettre des sacs cadeaux aux petits invités, fabriquer une montagne de cupcakes, louer des jeux gonflables…

Oh là là, des humains qui, à force de trop en faire, finissent par gâcher une belle idée, comme c’est original… Vous rappelez-vous du fameux Ice Bucket Challenge ? Ça aussi, ça partait d’une excellent intention. Parce que tout ça, ça part presque toujours d’une bonne intention.

Mais là, qu’ose-je dire, la journée du 12 août, c’est plus qu’une bonne cause, c’est une cause noble, vertueuse… La littérature québécoise !

Oui, mais c’est aussi une initiative qui permet au passage à tout un chacun de se présenter sous un jour favorable. Après tout, affirmer que l’on lit, c’est faire la démonstration de son intelligence, non ? Même pas besoin de les lire en plus, juste les acheter et les prendre en photo et le tour est joué, on fait partie de la bande, du mouvement…

La bonne nouvelle, c’est qu’au travers des nombreuses publications au ton impérativo-bienveillant du genre « courez chez votre libraire » ou « aujourd’hui j’ai acheté un livre québécois et toi ? ET TOI ?! », j’ai vu quelques rares message sensés qui prenaient en compte les moins nantis d’entre nous en rappelant qu’il était concevable de s’intéresser à la littérature québécoise en fréquentant les bibliothèques.

Parce que, combien ça coûte un livre en moyenne ? Mettons entre 15 $ et 30 $ ? À partir de trois, la facture grimpe vite. Sur nombre de photos partagées, j’en ai vu quatre, cinq parfois plus, question de bien montrer à tous combien ON AIME la littérature québécoise. Moi je dis tant mieux aux personnes capables de débourser comme cela, mais ça reste un privilège.

Ce n’est jamais plaisant à admettre, mais la précarité ordinaire, elle est bien là. Et dans cette célébration du livre, évidemment mue par de belles intentions, mais bourrée d’angles morts, on a oublié que plein de gens sur Facebook — des mères monoparentales, des étudiants, des gagne-petit — ont trouvé la journée longue, très longue.

Mais bon, disais-je, prendre une photo de ses lectures, ça paraît bien. Même ce cher François, ministre premier du Québec, s’est joint au mouvement y allant de livres audacieux au possible, probablement conseillé par un entourage avisé ou un libraire particulièrement allumé.


Or, pendant ce temps, une véritable menace plane sur les libraires, qui sont pourtant les essentiels passeurs de cette fameuse littérature québécoise. D’ailleurs, l’original librairie Michel Vézina a profité du 12 août  pour annoncer sur Facebook qu’il ferme boutique, un cri du coeur tout sauf anodin, un peu à l’image de la crise actuelle…

Le fait est que des magasins à grande surface peuvent vendre des livres 25% moins cher que ce que les librairies peuvent se permettre d’afficher, mais ne proposent pas dans leurs magasins la même richesse et diversité d’ouvrages, se bornant à ne tenir que les plus gros vendeurs et, évidemment, n’offrant pas les précieux services-conseils des libraires.

Les libraires indépendants doivent livrer aux gros joueurs de ce monde (Costco et Walmart en tête) un combat rappelant celui de David contre Goliath. Sauf que cette fois l’issue est pas mal moins réjouissante. La vérité c’est que les grandes surfaces et les les plateformes d’achat en ligne étouffent à petit feu les librairies indépendantes.

Or, je le redis, les libraires font un travail essentiel pour transmettre et faire vivre la littérature québécoise. Il faut les protéger. Malheureusement, nulle part cela n’apparaît sur le radar de l’actuel gouvernement. Une politique élaborée en 2015 par le précédent gouvernement a été mise sur les tablettes et depuis, plus rien. Pourtant, plusieurs pays ont adopté une loi encadrant le prix du livre….

Alors si le 12 août pouvait servir de tremplin à ce débat de fond; si en plus de donner le goût de la littérature québécoise, il pouvait sensibiliser au travail essentiel effectué par les libraires — à longueur d’année —, alors peut-être que je lui trouverais quelques qualités.

Et j’aurais alors une tendre pensée pour ces derniers, qui se voient de plus en plus refuser le droit de prendre des vacances à la mi-août

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7 commentaires
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Je fais partie de ce groupe qui n’a pas les moyens économiques de me payer des livres. Avant ma retraite, je pouvais me procurer une vingtaine ou plus de livres annullement, la plupart des essais. Aujourd’hui, je vais à la bibliothèque et j’attends mon tour pour les livres qui sont souvent en réservation et les livres que je désir lire ne sont pas toujours disponible à la Grande bibliothèque.
je serais très déçue que les gens dans ma situation se plaigne de cet situation à l’occasion de la belle initiative du 12 août. Cette journée fait découvrir la littérature québécoise et aide les libraires et nos auteurs. Tout est positif. Bien sur , les gens de mon groupe économique ne peuvent participer à cette belle journée, mais de savoir qu’elle existe me rend heureuse. Cela ne me brime aucunement. Cela ne m’enlève rien au contraire: cette journée faisant boule de neige, il y aura de plus en plus de livres québécois dans les bibliothèques.

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Je ne savais même pas que le 12 août, il fallait acheter un livre québécois… J’ai un compte FB que je conserve pour « messenger » ceux de mon entourage que je ne peux rejoindre que de cette façon. Mais pression FB de faire comme tout le monde? Zéro. Non mais, vraiment, quelle appréhension artificielle de la vie d’accorder de l’importance à ce qu’on paraît être sur FB… En passant, j’ai une tablette i-pad, mais je n’ai pas de « smart phone »: encore sur mon bon vieux « flip phone », avec une carte à la minute de 100$ qui me dure environ 10 mois… Donc 10$ par mois pour la téléphonie cellulaire. Avec le 50$ d’économie mensuelle, je me paye un livre (le dernier c’est celui du Fakir au IKEA) ou autre chose. Et j’ai une carte de bibliothèque où j’emprunte la plupart des livres que je lis.

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Acheter un livre à 15$ me semble bien plus accessible que la plupart des autres phénomènes de masse (exemples en vrac : St-Valentin, cadeau au prof, mode, etc.) et on peut échanger, emprunter ou acheter usagé… On peut reprocher au groupe d’agir comme un groupe, si 90% des gens le font, c’est que ça répond à un besoin fondamental.
Or, comment fait-on pour progresser, entre autres pour apprendre à penser par soi-même, et se détacher du groupe quand il le faut, justement? Il me semble que tout ce qui pousse la lecture est un progrès en soi, même s’il s’agit parfois d’une posture, d’une image qu’on veut projeter (comme notre premier ministre?)
Et qui sait, le livre acheté pour faire joli et mettre sur Facebook, quelqu’un finira par le lire, par ennui ou par hasard, et ça sera toujours ça de bon.

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Pour ma part, j’ai un petit salaire… Mais je me garde des sous pour acheter 1 roman cette journée. J’en achète ailleurs dans l’année aussi, mais rarement malgré tout. Cette année, j’ai fait mon achat chez un libraire indépendant même si le coût était plus élever car sans eux, nous n’aurions pas une aussi grande variété de romans sur le marché !!! Du moins accessible facilement…

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Je crois que vous n’avez rien compris et que vous mêlez plein de choses. Si on n’en a pas les moyens, pourquoi ne pas emprunter ce jour-là un livre québécois à la bibliothèque? Il n’est pas du tout question de faire la démonstration de notre intelligence.

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Le 12 août profite à toute la chaîne du livre québécois. Les retombées de cette journée sont immenses d’une part, d’un point de vue monétaire et, d’autre part, de la visibilité qu’elle offre à tout le milieu du livre. Seulement cela me semble suffisant pour justifier la tenue d’une telle journée…

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Mon commentaire n’est pas gentil, et s’adresse à M. Mcsween. Son livre « en as-tu vraiment besoin », il aurait pu le vendre ailleurs qu’au Costco! Il serait peut-être un peu moins riche, mais aurait peut-être aidé quelques librairies…

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