Je me fous de Céline Dion (et c’est une excellente nouvelle)

Le Québec de 2019 a atteint une pleine maturité artistique et identitaire, se réjouit Marilyse Hamelin. Et avec cette émancipation vient la possibilité de tourner le dos à notre icône nationale.

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«On aurait pu être l’inspiration d’une toune de Céline Dion» chantait en 2012 l’Acadienne Lisa LeBlanc dans Aujourd’hui ma vie c’est d’la marde, un hymne à propos de ses déboires amoureux adulescents. Céline Dion inspire coast to coast, du Nord au Sud et sur cinq continents. Elle est une star internationale, l’une des premières issues de chez nous. Elle aura indubitablement, un jour, droit à des funérailles nationales bien méritées.

La plus célèbre des Québécoises termine ce mois-ci sa résidence dans la «ville du péché», comme Elvis Presley avant elle. «Think big!» ou «Les américains, ils l’ont l’affaire…», ça vous dit quelque chose? Quinze ans plus tard, plus de mille concerts et 4,5 millions de spectateurs à la clé, c’est la fin.

Or j’ai beau essayer fort, Céline Dion ne m’intéresse pas. Rien à faire. Je sais, depuis que Xavier Dolan l’a remise au goût du jour grâce au film Mommy, il est de bon aloi désormais de l’aimer, beaucoup. Pour ma part, j’apprécie quelques tubes bien tournés et je suis comme tout le monde admirative de ses prouesses vocales, mais les nouvelles de type piège à clic à son sujet et sa nouvelle publicité de ceci ou de cela, rien à cirer. Tout ce buzz, ce cirque, ne stimule aucune glande chez moi.

Est-ce qu’on peut être juste détachée? Je demande, parce qu’avant la diva en vogue et presque intouchable de ces années-ci, il y a eu les décennies de dénigrement. Dans un article intitulé «Céline Dion à Las Vegas ou les affects de la simulation» paru il y a 10 ans dans L’Annuaire théâtral, l’autrice Erin Hurley décrit sans détour «la quintessence du faux, du toc et de l’artifice» qu’incarnent à son sens à la fois Las Vegas et la chanteuse.

Les canaux du Venetian Las Vegas Casino and Hotel ne copient pas tant les vrais canaux de Venise – avec leur saleté et leur puanteur estivales – que ceux que l’on se représente de façon romantique  […] De même, Céline Dion en concert [au Caesars Palace] sonne exactement comme sur ses disques – encore une fois, voilà une réalité qui n’existe pas dans le monde réel, mais plutôt la concoction d’une série de performances enregistrées, rassemblées dans un tout sans aspérité.

La période de dénigrement a culminé avec la parution du décapant «Let’s Talk About Love: Why Other People Have Such Bad Taste» du journaliste canadien et montréalais d’origine Carl Wilson, réédité en 2014 avec les commentaires de l’acteur James Franco et de l’ancien bassiste de Nirvana Krist Novoselic. L’essai dissèque méchamment (mais pas que) le phénomène Céline Dion, «la star la plus résolument maladroite et plouc de l’histoire de la pop».

D’ailleurs, qui a oublié son fameux cri du coeur de 2005, lancé à l’émission Larry King Live sur CNN après les inondations monstre à la Nouvelle-Orléan? «Take a kayak!», qu’elle hurlait. Il est vrai qu’à l’instar de plusieurs millionnaires de la LNH, l’infante star, reine de la pop kitsch, n’est pas restée bien longtemps sur les bancs d’école. Vrai aussi que le vernis glamour s’effrite dès qu’elle ouvre la bouche. Une amie ayant assisté à sa dernière tournée n’est toujours pas revenue des anecdotes bas de gamme racontées entre les chansons à propos de ses fils qui aiment les «pétakes» frites, les fraises du Québec ainsi que fouler le gazon pied nu, qu’on ne trouve pas à Las Vegas.

Or mépriser Céline Dion (tout comme la diviniser) tient du piège. Être éduquée et cultivée est un privilège découlant en bonne partie du milieu familial duquel on est issu. Peut-on vraiment reprocher à la cadette d’une fratrie de 14 enfants au sein d’une famille extrêmement modeste, qui n’a pas été encouragée à mener de longues études, de s’exprimer simplement sur des sujets triviaux?

Je n’ai ni haine, ni amour pour Céline Dion, et ce, tant pour la version pré ou post décès de son mari, comme certains s’entêtent à la définir ces jours-ci. En admettant qu’une telle ligne de partage des eaux existe, je n’ai aucune préférence pour celle «d’avant» ou de «maintenant». Je ne ressens pas de fierté quand elle triomphe ni de honte quand elle débite des âneries; tout juste une bonne dose d’indifférence.

Il faut dire qu’à l’instar de plusieurs, je ne m’excite plus autant devant les succès internationaux des nôtres, que l’on pense à Guy Laliberté, Denis Villeneuve, Cœur de pirate, Jean-Marc Vallée, Simple Plan ou Xavier Dolan (encore lui!). Tout cela me paraît fort bien, mais en même temps de moins en moins extraordinaire. Et c’est tant mieux.

Le Québec de 2019 a atteint une pleine maturité artistique et identitaire. Ses habitants n’ont plus besoin de vivre par procuration les succès internationaux de leurs compatriotes pour arriver à se nommer et à se prouver leur propre valeur. À l’instar de Céline Dion, le Québec comme nation n’est plus une adolescente en quête d’approbation et de reconnaissance.

D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si l’option de l’indépendance politique stagne et même régresse chez les jeunes générations: elles n’ont pas vécu avec le complexe d’infériorité. Exit le besoin de prouver au monde entier que le Québec existe. Non seulement il existe, mais il est désormais bigarré, métissé, moderne. Et oui, décomplexé. Ce qui n’est pas un signe d’arrogance, mais bien d’émancipation.

Au fond, un Québec affranchi, n’est-ce pas là ce que nous avons collectivement souhaité pour nous-mêmes et les générations futures?

Vive le Québec libre (de se ficher de Céline Dion)!