Je me souviens

Extrait du roman Je me souviens, par Martin Michaud, avec l’aimable autorisation des éditions Goélette.

Extrait du roman Je me souviens, par Martin Michaud

CHAPITRE 1

Le carcan

 

Montréal
Jeudi 15 décembre, 23 h 57

Brisés, vidés, reprogrammés, récupérés.

La femme aux cheveux gris crépus connaissait tout de la mécanique des cerveaux, mais n’en avait jamais traité de plus tordus que le sien.

Le temps de la terreur, des cris et des sanglots était passé, la douleur la dopait…

Le carcan qu’on lui avait installé transperçait ses chairs, embrochait les os de son sternum et de son menton, la forçant à garder sa tête en pleine extension vers l’arrière.

On lui avait enlevé ses vêtements pour l’humilier ; elle était pieds nus, les mains attachées derrière le dos, les jambes immobilisées pour qu’elle ne puisse pas les plier.

La lune pénétrant par la fenêtre découpait un rectangle sur le ciment.

La femme savait qu’on l’observait : elle relâcha ses sphincters une dernière fois, sentit avec satisfaction l’urine couler le long de ses cuisses.

–     Fu… fuck you ! hoqueta-t-elle, s’efforçant de déglutir.

Une pensée grava un rictus sur son visage : les chiffres de plastique multicolores…

La femme franchit la ligne rouge et saisit la clé en riant à gorge déployée.

Le rire d’une folle.

Ensuite, après avoir longtemps peiné pour la glisser dans la serrure, elle tourna la clé. L’espace d’une fraction de seconde, elle crut que l’impossible s’était produit, qu’elle avait réussi à se libérer les poignets.

Puis l’aiguillon siffla dans l’air, pénétra sa nuque et ressortit par la gorge.

Le sang bouillonnait en jaillissant de la blessure, giclait entre ses dents.

CHAPITRE 2

Tempête de neige

 

Montréal
Plus tôt dans la journée, jeudi 15
 décembre

Miss météo pencha la tête sur le côté en posant deux doigts contre son oreille, l’air morose. Puis, quand la voix dans son oreillette lui cracha qu’elle entrait en ondes, son regard s’illumina et elle se mit à déclamer sa prophétie avec assurance :

« Tempête de neige. Accumulation de trente centimètres. Poudrerie. Vents violents. »

La femme se leva et éteignit le téléviseur ; un sourire impétueux, presque sauvage, passa sur son visage raviné. Elle rinça le bol ayant contenu ses céréales dans l’évier, puis le déposa sur le comptoir.

Les cristaux liquides de la cuisinière indiquaient 6 h.

Il n’y avait pas de meilleur moment pour faire une promenade que dans le blizzard du matin. Le temps se suspendait et, sous le dôme laiteux qui la purifiait de ses souillures, la ville reprenait son souffle.

La femme empruntait toujours le même trajet.

Emmitouflée dans un manteau de duvet, elle quitta l’immeuble qu’elle habitait, rue Sherbrooke, tout près du Musée des beaux-arts, et descendit Crescent. Là où, l’été, la nuit, une faune bling-bling et m’as-tu-vu se pressait à la sortie des bars, elle ne rencontra que son reflet dans les vitrines. Elle remonta ensuite de Maisonneuve et passa devant le club de danseuses nues Wanda’s.

Coin Peel, la femme traversa au feu de circulation en suivant, d’un regard amusé, les embardées d’une voiture qui patinait en essayant de tourner le coin.

La neige s’accumulait déjà sur les trottoirs, le vent hurlait dans ses oreilles, les flocons tourbillonnaient dans l’air.

Elle s’était arrêtée sur l’esplanade du 1981, avenue McGill College ; décorés de lumières, les arbres bordant l’artère luttaient contre les rafales.

Elle admirait la statue La foule illuminée, lorsqu’une main posée sur son épaule la fit sursauter. Survêtement de laine polaire, pantalon de treillis glissé dans des Doc Martens à quatorze œillets, multiples piercings, yeux fardés de noir, dreadlocks émergeant d’une tuque ornée d’une tête de mort, la jeune punk semblait tout droit sortie d’un concert des Sex Pistols.

Effrayée, la femme recula brusquement lorsque, les mains en porte-voix devant ses lèvres noires, l’ange des ténèbres s’approcha et lui dit à l’oreille :

–     I didn’t shoot anybody, no sir !

Se demandant si elle avait bien entendu, la femme voulut faire répéter la vampire, mais avant qu’elle ne puisse réagir, celle-ci tourna les talons, enfourcha sa bicyclette et fut avalée par la tempête. La femme écarquilla les yeux, resta un moment immobile à scruter la rue, le corps ballotté par la bourrasque.

La femme rentra chez elle à 11 h 22.

À toute vitesse, elle abandonna ses bottes sur le tapis de l’entrée, envoya sa tuque et ses mitaines valser sur le canapé et laissa son manteau choir sur le carrelage de la salle de bains.

Elle se soulagea dans l’obscurité en poussant un long soupir.

Appuyant sur l’interrupteur, elle regarda le reflet de son visage dans le miroir, fendu d’un large sourire, les lèvres bleuies par le froid.

Du centre-ville, elle avait marché jusqu’au mont Royal, où elle avait passé des heures à arpenter les sentiers, à admirer les conifères ployant sous le poids de la neige, à observer, en contrebas, la ville en transparence.

En chantonnant, elle se rendit dans la cuisine pour se préparer un thé.

La bouilloire sifflait lorsqu’elle sentit que quelque chose n’allait pas. Elle avait le sentiment qu’un objet ne se trouvait pas à sa place. Son regard scruta d’abord le comptoir encombré, bascula sur l’évier, puis longea la ligne des armoires.

En voyant la date sur le frigo, elle sursauta.

Quand elle avait sorti le lait, cinq minutes auparavant, les chiffres de plastique multicolores aimantés sur la porte du compartiment congélateur ne s’y trouvaient pas.

Elle n’avait pas repensé à l’incident du matin. Mais, à présent, tout son corps, agité de tremblements, sonnait l’alarme.

Derrière elle, une voix la figea, lui faisant dresser les cheveux sur la tête :

–     I didn’t shoot anybody, no sir !

Elle se retourna et poussa un cri strident en découvrant la gueule menaçante d’un pistolet.

Les dards fendirent l’air, pénétrèrent la peau. La décharge du Taser la foudroya.

Alors qu’elle tombait vers le sol et que son corps était secoué de convulsions, elle ne put s’empêcher d’être hantée par cette voix, qu’elle avait reconnue sans difficulté.

La voix délicate de l’assassin du président Kennedy.

Celle de Lee Harvey Oswald.

 

La suite dans le livre…

 

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