Jean-Louis Tripp ben raide

Le bédéiste évoque sa démarche artistique au moment où sort en librairie le deuxième tome de sa série autobiographique Extases, dans laquelle il raconte son parcours amoureux et sexuel.

Planches issues du tome 2 d'Extases(Casterman)

C’est après s’être établi au Québec en 2003, pour occuper un poste de professeur invité à l’Université du Québec en Outaouais, que le bédéiste français Jean-Louis Tripp a entrepris ce qui allait devenir son œuvre marquante : Magasin général, une série scénarisée et dessinée à quatre mains avec Régis Loisel. Racontant l’émancipation d’une jeune veuve dans le Québec rural des années 1920, elle a connu un succès monstre, avec plus d’un million d’exemplaires vendus. Depuis, Tripp s’est lancé dans Extases (Casterman), une série autobiographique dans laquelle il raconte son parcours amoureux et sexuel, et dont le deuxième tome est paru le 4 juin dernier.

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Où et quand écrivez-vous ? 

À Montréal, j’ai une vue incroyable depuis la fenêtre de mon atelier, et c’est donc là que je travaille. Mais depuis quatre ans, j’ai une maison en France, dans un village des Corbières, où je passe quelques mois par an, et comme je dessine maintenant sur mon iPad, je passe pas mal de temps dans le jardin. L’iPad me permet aussi de travailler dans les transports en commun ou les salles d’attente. Tout cela est assez nouveau pour moi. Avant, je ne pouvais travailler que bien installé dans mon atelier.

Comment décririez-vous votre démarche artistique ? 

Je dirais qu’elle est engagée. Toutes les histoires que j’ai racontées parlent de la liberté. Dans les années 80, je faisais des livres sur l’Union soviétique ou sur l’apartheid en Afrique du Sud ; maintenant, je parle d’émancipation féminine ou de la liberté de faire ce que l’on souhaite avec son corps (à partir du moment où il y a consentement). Dans la mesure où les luttes d’émancipation passent toujours par une réappropriation des corps (corps prisonnier pour les esclaves, corps exploité pour les ouvriers, corps contrôlé pour les femmes), parler du corps est profondément politique.

Entre créer en duo ou en solo, qu’est-ce qui est le plus facile ?

J’aime les deux, mais travailler en duo permet de tisser une complicité formidable. Régis Loisel et moi, nous avons beaucoup ri et pleuré par moments en écrivant le scénario de Magasin général. Je trouve finalement que pour la fiction, c’est mieux à deux, alors que pour l’autobiographie, c’est mieux tout seul !

Quelle place le lecteur prend-il dans votre processus créatif ? 

J’écris et je dessine pour être lu, pour émouvoir, réjouir ou bousculer, et rien ne me touche plus que des lectrices ou des lecteurs qui me disent que ça a marché, qu’un livre les a émus ou a suscité chez eux une réflexion.

Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu ?

Quand j’ai entrepris Extases, je me posais beaucoup de questions sur la manière dont je pouvais raconter des choses aussi intimes. Régis Loisel m’a dit : « Raconte-le en dessins comme quand tu m’en parles dans la vie. » C’est ce que je me suis efforcé de faire.

Comment s’est passée la création de ce deuxième tome de la série Extases ?

Très bien, dans la foulée du premier. Je travaille sans scénario, c’est comme écrire un roman, mais avec des dessins.

Quel message vouliez-vous transmettre dans ce livre ?

Arrêtons de nous conformer à des normes qui nous sont imposées. Il n’y a pas une sexualité correcte et d’autres qui ne le seraient pas, chacun est différent et entre adultes consentants, tout est possible. Disons nos désirs, écoutons ceux de nos partenaires et amusons-nous !

Comment gérez-vous la composante autobiographique de vos derniers albums ? 

En général, les gens pensent que c’est « difficile » et « courageux » d’offrir un récit aussi intime. Pour moi, ce n’est pas le cas. Ce récit s’apparente à un coming out, c’est-à-dire ce moment où une personne décide de se présenter au monde telle qu’elle est parce qu’elle l’assume pleinement. Et si l’on assume pleinement quelque chose, c’est facile d’en parler. Si j’avais fait un livre sur ma passion pour la cuisine, personne ne se dirait que ça a dû être difficile. Cette question ne vient que parce que je parle de sexe ; on nous a socialement formatés à penser que le sexe est une chose honteuse qui doit demeurer privée. C’est ce tabou que je m’efforce de dénoncer.

De vos contacts avec vos lecteurs, quel moment est resté particulièrement gravé dans votre mémoire ?

À la fin de Magasin général, on a vu des lecteurs qui pleuraient parce que l’histoire était finie. C’est quand même impressionnant quand on se dit qu’on a touché les gens à ce point.

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