Jean Paré, vous connaissez ?

Apèrs avoir écrit dans d’éditoriaux, le voici devenu écrivain. Et Robert Laliberté fait l’inventaire de sa propre succession.

Au début des années 2000, Jean Paré, qui venait de quitter la direction de L’actualité, écrivait dans le premier tome de son journal personnel — le Journal de l’An 1 du troisième millénaire :« La partie de mon travail qui m’a toujours été la plus pénible, la plus désagréable, mais que ma fonction exigeait et que mes lecteurs attendaient de moi, a été l’éditorial. »

Il écrirait donc son Journal pour entrer dans une nouvelle vie, « marquer la fin du marathon », se « débarrasser d’un réflexe conditionné », se « guérir d’une maladie professionnelle ».

Et pourtant, si l’on n’y regarde pas de trop près, si on lit un peu vite, on peut avoir l’impression que ses deux livres post-L’actualité, le Journal de l’An 1 et celui qui vient de paraître, Délits d’opinion, parlent des sujets qui occupaient le directeur du magazine : la politique, bien sûr, le scrutin proportionnel, sur lequel il revient avec une vigueur renouvelée — il est contre —, sa critique du projet d’indépendance du Québec, son aversion (le mot est-il trop fort ?) pour un certain P.E.T. Trudeau, et j’en passe, l’actualité ne manque pas de matière à critiquer.

Mais dans L’actualité, il n’y avait pas Margaux, la petite-fille qui inspirait au diariste quelques-unes de ses plus belles pages, et qu’on retrouve ici au détour d’un paragraphe. Jean Paré n’est pas homme à donner des détails infinis sur sa vie privée, mais il suffit de quelques lignes pour qu’apparaissent des passions qui ne sont pas toutes journalistiques. Celle de la nature. Celle de la musique, et celle d’une langue française qu’il voit massacrer un peu partout autour de lui, surtout à la télévision. Et des citations qui témoignent de lectures variées, nourrissantes, venues des horizons les plus divers, H.L. Mencken et François Mauriac — sans doute étonnés de se retrouver dans l’espace d’un même livre ! —, le vieux Fontenelle et le moderne François Furet, dont Jean Paré cite une phrase qui devrait faire réfléchir les centaines de pédagogues acharnés à transformer l’histoire du Québec : « L’histoire est un produit dangereux. »

Mais c’est le titre du nouveau livre, Délits d’opinion, qui dit le plus nettement ce qui distingue ce nouveau Journal —et, à bien y penser, le précédent aussi — des éditoriaux de L’actualité : la liberté que s’y donne Jean Paré d’exagérer, de pousser le bouchon, comme on dit, de distribuer des baffes à gauche et à droite, on oserait presque dire à plaisir. Au sujet de la religion, par exemple, qui est pour lui une cible de choix, des méfaits linguistiques de la télévision, des massacres subis par la nature. Et cætera. Il m’arrive d’être en désaccord avec l’auteur sur quelques sujets graves ou moins graves — notamment sur le Herzog de Saul Bellow, qui est à mes yeux un très grand roman —, mais je n’en dirai rien de plus. Je ne ferai que citer, pour finir, le joli paragraphe sur lequel se terminent ces Délits d’opinion :« Les oiseaux de neige sont de retour. Dans ce pays soudain tout blanc et noir, dans cette saison noire et blanche de mésanges et de corneilles, le temps est venu d’hiberner… » Précisons que le verbe « hiberner », pour Jean Paré, ne veut pas dire paresser.

Un autre journal, beaucoup plus bref que le précédent, une cinquantaine de pages à peine, où l’on ne parle jamais de politique : Inventaire de succession, de Robert Laliberté. Cela commence par un texte un peu étrange, qui va à l’encontre des idées reçues. « Sous Duplessis, c’était l’enfance et rien ne pourrait jamais venir ternir l’image qu’il en gardait. »

Ce n’est pas que Robert Laliberté fasse l’éloge de la Grande Noirceur. C’est que la Grande Noirceur, c’est son enfance, c’est-à-dire ce qu’on a perdu et qu’on ne cesse pas de perdre, qui est essentiellement voué à la perte. L’« ancien temps », comme il le disait lui-même, « parce qu’il se doutait bien qu’un jour l’Histoire allait l’en déloger ». Aussi bien décrit-il cette époque avec une sorte de tendresse, ou de nostalgie, évoquant ses cérémonies religieuses, la nourriture, la morale un peu raide, les femmes à la maison, et le reste. Mais qui voudrait revivre tout ça ? C’est bien un passé disparu que décrit Robert Laliberté, dans une belle prose tranquille, et c’est en le voyant ainsi disparu, confondu avec sa propre enfance, qu’il peut en parler aussi sereinement.

Deux autres minuscules chapitres suivent, sur le même thème du souvenir. L’inventaire des objets hétéroclites accumulés sur l’appui de la fenêtre, héritage abandonné pour partir en voyage, une gomme à effacer, une cuillère en plastique de chez McDonald’s, un sablier, une bobine de fil de laiton, deux sachets de ketchup. Et des notes détachées sur un séjour en Provence. Du presque rien, des bribes. Mais subtilement évocatrices.

Délits d’opinion : Journal 2006, par Jean Paré, Boréal, 227 p., 22,95 $.
Inventaire de succession, parRobert Laliberté, L’Hexagone, 47 p., 14,95 $.

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