Jérémie Niel, metteur en pièces

Dans une autre vie, Jérémie Niel, 35 ans et haute silhouette, a étudié à HEC en gestion des arts, puis agi comme directeur de tournée pour Omnibus.

Jérémie Niel, metteur en pièces
Photo : Jocelyn Michel

Né à la mise en scène en 2004, il fonde la compagnie Pétrus, où il ne tarde pas à imposer son écriture singulière reposant sur le jeu introverti, l’esthétique du silence, une scénographie dépouillée. Il a réuni dans un même spectacle (Son visage soudain exprimant de l’intérêt) deux solos muets ; écrit et dirigé Tentatives, pièce dans laquelle le même personnage traversait deux univers opposés – l’un hyperréaliste, l’autre poétique. Ses spectacles sont une école de la lenteur, où l’on réapprend à regarder, à écouter. Ils ne plaisent pas à tous, mais tous conviennent qu’ils émettent des ondes différentes.

Que cherchez-vous au théâtre que vous ne trouvez pas ailleurs ?

– Je poserais la question autrement : qu’est-ce que je trouve ailleurs que je ne trouve pas au théâtre ? Car je suis plus influencé par le cinéma, la musique, les arts visuels, la philosophie, l’anthro­­pologie et les sciences que par le théâtre. Peut-être parce qu’il est rare que le théâtre me plaise.

Et quand vous plaît-il ?

– Quand il est bousculé, que l’on déjoue les codes théâtraux. Par exemple, dans la première pièce que j’ai mise en scène, La campagne, de Martin Crimp, les acteurs, munis de micros, chuchotaient leurs répliques et se trouvaient souvent en dehors de leur halo d’éclairage. J’aime quand une pièce ne commence pas au début et ne finit pas à la fin.

Cela sent le concept !

– En art, le concept n’est intéressant que s’il arrive à se matérialiser. Mes pièces sont concrètes, mais pour accéder à mon travail, il faut consentir à un minimum d’ouverture et de curiosité, sans qu’il soit nécessaire de posséder un bagage particulier. Je vise l’émotion, il y a une grande part de sensorialité dans mes spectacles.

Vous préconisez un théâtre d’engagement plutôt qu’un théâtre de divertissement ?

– Un texte de théâtre a besoin de la scène pour être révélé à son plein potentiel. Je défends un théâtre de metteur en scène.

Au détriment de l’auteur ?

– Le texte constitue l’un des matériaux du spectacle, au même titre que le corps des comé­diens, la musique, la lumière, etc. Il y a beaucoup de silence dans mes pièces, mais lorsqu’une phrase est prononcée, elle résonne longtemps.

Quels thèmes résonnent en vous présentement ?

– Je suis interpellé par l’errance des gens qui cherchent, dans la religion ou l’athéisme, dans la science ou la politique, ou simplement sur la route, un sens à leur vie. Nous sommes passés d’un monde de cer­titude à un monde d’incertitude. Pour moi, le doute est un signe de maturité. Beaucoup d’artistes cherchent à indiquer une direction, moi, je place mes personnages devant une multitude de directions possibles.

Pourquoi avoir choisi d’adapter pour la scène le roman Terre et cendres, d’Atiq Rahimi, que lui-même a porté au cinéma ?

– Parce qu’il tombe pile relati­vement à mes préoccupations, qu’il me permet d’approfondir ma recherche. Ce roman de peu de mots, empli d’atmosphères, se passe dans un contexte historique totalement transcendé. J’ai gommé les références temporelles et géographiques pour ne montrer sur scène que des gens qui ne vont nulle part, qui attendent.

Le réalisateur Denis Côté (Carcasses, Elle veut le chaos) participe à votre spectacle. Vous ne craignez pas que le cinéma écrase le théâtre ?

– Il est vrai que Denis possède une écriture personnelle marquée. Le défi a été d’établir un dialogue entre l’écran et la scène, sans que l’un phagocyte l’autre. Denis a adapté au spectacle son travail sur la narration pour ne pas doubler celle qui se passe sur scène. Ses images en mouvement touchent à la photographie, aux arts visuels.

 

Cendres, au programme du festival TransAmériques, Conservatoire d’art dramatique de Montréal du 29 mai au 1er juin, 514 844-3822.

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