Jeux de massacre

Les scientifiques ont récemment découvert que la psyché humaine possède une sorte de code génétique, le psynome, qui détermine dès la conception de quoi seront faits nos désirs.

Jeux de massacre
Photo : D. Myers / Corbis

Le séquençage de ce code à l’aide d’ordinateurs quantiques a permis de répertorier 58 grands types de préférences sexuelles – les philias. Chaque philia réagit à des sti­mulus très précis (gestes, paroles, vêtements, décor), dont on peut user pour séduire, et même manipuler, un être humain.

Pure fiction ? Bien sûr, mais c’est la prémisse fascinante de L’appât, nouveau roman de l’inso­lite auteur espagnol José Carlos Somoza, qui a eu la bonne idée d’abandonner la psychiatrie pour la littérature. Dans ce thriller d’anticipation, Somoza a aussi imaginé comment la science du psynome pourrait être utilisée par la police pour piéger les tueurs en série. La narratrice, Diana Blanco, a été spécialement entraînée à leur servir d’appât en montant de savantes pantomimes aux effets mortels. Elle est ainsi devenue le plus redoutable agent du Service de psychologie criminelle de Madrid. « J’étais ma propre arme », dit-elle alors qu’elle s’apprête à attirer dans ses filets un psychopathe sadique et tordu : le Spectateur.


L’appât
ne donne pas que la chair de poule. Il procure au lecteur de multiples frissons intellectuels en faisant cons­tamment allusion aux personnages de Shakespeare, lesquels correspondent tous à un type de philia. Avec autant de profondeur que le grand dramaturge, Somoza explore notre dilemme face à un monde superficiel : plaire ou ne pas plaire ? Là est la question.

Arturo Pérez-Reverte, cet autre maître du thriller littéraire, nous convie à une partie d’échecs à grande échelle. L’échiquier : le port assiégé de Cadix, dans le sud de l’Espagne, pendant les guerres napoléoniennes. D’un côté, les Français tentent de faire avancer leurs pièces d’artillerie pour abattre les tours blanches de la ville. De l’autre, un sombre tueur fou réussit à prévoir sur quelles cases tomberont les bombes ennemies et, suivant « une logique de l’horreur », y laisse les cadavres de ses vic­times, de jeunes vierges écorchées avec un fouet en fil de fer tressé.

Pris entre ces deux feux, le commissaire Rogelio Tizón essaie, pour sa part, d’anticiper les mouvements du tueur et n’hésite pas à demander l’aide de l’artillerie française. « Je me borne à livrer ma propre guerre », dit-il. Ici, ce n’est pas Shakespeare, mais Sophocle qui le guide. Son enquête, embrouillée par la présence d’espions, de corsaires et de contrebandiers, aboutira grâce à la théorie des probabi­lités, parce que « le hasard n’existe pas sur les échiquiers ».

L’appât, par José Carlos Somoza, Actes Sud/Leméac, 416 p., 37,95 $.

Cadix, ou la diagonale du fou, par Arturo Pérez-Reverte, Seuil, 768 p., 34,95 $.

 

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Retraite fermée

Y a-t-il pire condamnation qu’être emmurée vivante ? C’est pourtant le sort que choisit Esclarmonde, jeune châtelaine de l’époque des croisades, qui espère ainsi échapper à la domination des hommes. Du domaine des murmures relève le pari étonnant de permettre à la recluse, de sa cellule grillagée, d’avoir plus de contacts avec le monde extérieur que si elle s’était mariée. Et Carole Martinez, par son talent prodigieux, réussit à nous faire croire à ce conte enchanté. (Gallimard, 208 p., 24,95 $)

 


Sirène gothique

Un petit village au bord de la mer, une sorcière tenant le magasin général, une orpheline épileptique marquée au fer rouge et portant des grelots dans les cheveux, et qui en plus chante comme une sirène quand le prêcheur la bat… Si Oss n’est pas du pur gothique québécois, alors je ne sais pas ce que c’est. Chose certaine, Audrée Wilhelmy est une auteure à surveiller. De près. (Leméac, 78 p., 11,95 $)

 

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