Joan Didion et le point de bascule

Son écriture est juste, belle, droite. Ne vous laissez pas tromper par l’apparente simplicité de sa prose : Didion travaille chacune de ses phrases comme de petits tableaux.

Janet Fries / Getty Images

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal. Il est aujourd’hui vice-président senior chez Behaviour Interactif.

Joan Didion mène une carrière de journaliste, d’essayiste, de scénariste et de romancière. Mais pour elle, tout cela est une seule et même chose : l’écriture. « Je suis écrivain depuis toujours », affirme-t-elle dans L’année de la pensée magique, son magnifique livre de 2007 qui, à 70 ans, l’a consacrée à juste titre comme l’une des figures majeures de la littérature américaine. « Je suis écrivain depuis toujours. » Comme elle aurait pu dire « je respire ». Comme une évidence, un fait, une nécessité.

D’abord installée sur la côte Ouest, puis à New York, où elle vit encore à 86 ans, Didion dépeint, texte après texte, une Amérique qui se cherche. Ses écrits peuvent se lire comme une longue description du déclin des États-Unis, une dérive morale qui n’est jamais à bout de ses propres contradictions. Elle a débuté à Vogue, où elle a travaillé huit ans et acquis une expérience du métier qui allait lui servir toute sa vie. Son travail d’écriture, qui s’étend maintenant sur plus de 60 ans, est celui d’une intellectuelle qui, à la manière d’un sismologue, observe au plus près les remous qui traversent la société américaine. Dans les pages des plus prestigieux médias, comme Life, le New York Review of Books ou le New Yorker, elle aura marqué des générations de lecteurs par l’intelligence et la sensibilité de ses exposés sur le monde en train de se faire, de se défaire, de se refaire…

Dans l’esprit du Nouveau Journalisme de Tom Wolfe, Joan Didion fait ce qu’on appelle du journalisme littéraire. Un genre hybride où s’entremêlent l’enquête de terrain et le récit plus personnel ; une lecture à chaud des événements et l’analyse dans la durée ; une façon d’écrire où l’actualité et l’histoire se superposent constamment et où une grande place est accordée au récit d’individus exceptionnels, parce que comme tout le monde. Son travail fait penser à Tom Wolfe, bien sûr, mais aussi à Martha Gellhorn, Norman Mailer, Christopher Hitchens ou Philippe Labro. 

L’instant ordinaire, un thème partagé

La vie est une suite de journées comme les autres, entrecoupées de faits impensables. Chacun de nous marche au travers de sa vie comme si rien ne pouvait lui arriver. La mort elle-même, on en vient à croire que ce n’est pas pour nous. « Comment est-ce que ça a pu arriver alors que tout était normal ? » Cette question, qui se retrouve au cœur de L’année de la pensée magique, mais qui est en filigrane de tous les écrits de Didion, chacun la porte en lui-même.

Celle qui a passé toute sa vie à traquer ce qui, dans les incessants mouvements de la société, constitue des tournants n’aura finalement jamais été aussi convaincante que dans cet ultime récit on ne peut plus personnel, celui de la mort de son mari, John Gregory Dunne. Cet instant ordinaire où tout bascule. Cet instant ordinaire où plus rien n’est ordinaire. John est là. John est mort. Comme les tours jumelles sont là, avant de s’effondrer. John F. Kennedy souriant, puis gisant dans son sang. Martin Luther King mort d’un coup de fusil. Le mur de Berlin tombé en moins de temps qu’il n’en faut pour parcourir la distance en avion entre New York et Berlin. Une femme assassinée dans Central Park alors qu’elle faisait son jogging. L’instant ordinaire. Ce moment où tout change. Et qui rend toute vie inexplicable.

Dans Tableau final de l’amour — très beau roman sur la vie du peintre Francis Bacon —, Larry Tremblay décrit bien, lui aussi, ces moments où tout bascule. Dans la scène initiale, Bacon, encore jeune homme, se fait surprendre par son père alors qu’il essaie les sous-vêtements de sa mère devant un miroir. Ces moments qui découpent votre existence. Qui vous font traverser la frontière. Le lecteur d’Hemingway aura cherché dans ses écrits lequel des tournants de sa vie aura été le plus marquant : les relations difficiles avec sa mère ; l’éclatement d’un obus autrichien dans une tranchée alliée du nord de l’Italie qui faillit tuer l’auteur quand il n’avait pas encore 20 ans ; le suicide de son père en 1928, au moment où sa carrière littéraire venait tout juste de prendre son envol.

Cette nuit de décembre 2018 où la maison de l’écrivain Robert Lalonde a brûlé était-elle une fin ou un recommencement ? Même si on sait bien que ce n’était pas le premier point de bascule dans la vie de l’auteur de La reconstruction du paradis, cet incendie l’a amené à renaître d’une autre façon. Morel, le personnage des Racines du ciel, de Romain Gary, qui voulait sauver l’humanité en protégeant les éléphants d’Afrique, vivait avec des réminiscences de sa captivité en Allemagne durant la Deuxième Guerre mondiale. 

Dans Un livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates parle de « tournants » pour évoquer ces « instants ordinaires » qui changent tout. « Un tournant, et vous êtes changés à jamais », écrit-elle. L’année de la pensée magique rappelle d’ailleurs J’ai réussi à rester en vie, de Oates, un livre où elle raconte elle aussi la mort de son mari. « Votre mari, Raymond Smith, est dans un état critique… » La mort, comme tous ces événements qui modifient nos trajectoires, sans avertissement ni préparation. Ce moment fondateur qui vous défait avant de vous refaire. Cette césure entre le monde d’avant et le monde d’après. Ce qui fait que vous êtes à la fois vous et un autre.

Le temps passe, mais on ne le sait pas

Des tournants, Joan Didion en a observé dans sa vie de journaliste et d’essayiste, alors qu’elle tenait la chronique des changements sociaux depuis la révolution culturelle des années 1960. La musique, l’art visuel, la mode, la contre-culture, la guerre, le racisme et la politique, bien sûr, rien n’a résisté à son regard. Son témoignage est celui d’une écrivaine, d’une femme libre, d’une intellectuelle de premier plan. Ce n’est pas pour rien qu’un grand nombre de ses articles, d’abord publiés comme de longs papiers dans des magazines, ont par la suite été regroupés dans des publications qui permettent au lecteur de les reconnaître comme faisant partie d’une œuvre cohérente. Ses livres comme The White Album ou Slouching Towards Bethlehem sont d’ailleurs devenus des classiques. Son recueil de chroniques, L’Amérique, publié chez Grasset en 2009, vaut à lui seul le détour. Son premier roman, Une saison de nuits, paru au début des années 1960 et qui vient tout juste d’être traduit, annonçait déjà les thèmes à venir, une société qui se défait en lambeaux pendant que l’on tente de préserver toute l’humanité dont on est capable. Ce monde, Joan Didion aura toujours cherché, à sa façon, à en colmater les fissures.

Le récit de la mort de son mari a rappelé à quel point l’écriture de Didion est juste, belle, droite. Comme pour Hemingway, le lecteur est trompé par l’apparente simplicité de sa prose. C’est qu’elle travaille chacune de ses phrases comme de petits tableaux. Elle est constamment à la recherche du mot juste, de l’image qui fera plus vrai que vrai. Avant même d’entreprendre sa vie d’écrivaine, elle s’amusait à retranscrire des phrases d’Hemingway afin de comprendre comment elles étaient construites.

Ses écrits sont traversés par l’idée que la société américaine est aujourd’hui caractérisée par l’atomisation. Cette idée que nous vivons « de plus en plus » dans des bulles, que nous devenons imperméables à ce qui nous entoure. Elle décrit cela depuis les années 1960… Dans L’année de la pensée magique, on retrouve d’une certaine façon cette fascination pour le fait que chacun de nous se croit inatteignable. Comme si nous étions faits pour durer toujours.  

Dans Le bleu de la nuit, elle raconte la mort de sa fille adoptive à 39 ans, moins de deux ans après celle de John, lorsqu’elle était justement en train d’écrire L’année de la pensée magique. « Ce n’était pas censé lui arriver. » Cette phrase sonne comme un refrain dans ce magnifique récit autobiographique publié en français en 2013. « Le temps passe, mais pas pour moi », écrit-elle pour expliquer cette impression qu’on vit toujours en parallèle des autres et du monde tout entier. Ce serait plus juste de dire : le temps passe, mais on ne le sait pas. On le sait, mais on l’oublie chaque fois qu’on devrait s’en souvenir.

Icône de la mode — elle a été désignée égérie de la marque Céline de LVMH à 80 ans —, Didion disait : « Style is character. » Ses lunettes de soleil surdimensionnées, ses fameuses descriptions de ses bagages quand elle partait en reportage à l’étranger, sa façon de tenir une cigarette, de porter des vêtements qu’on imaginait toujours taillés pour elle. Et surtout, surtout, jamais de montre, comme si elle avait tout le temps pour elle. Le temps de regarder, d’écouter, de prendre des notes, d’écouter encore. Toutes choses très présentes dans son écriture, l’attention à ce détail qui trahit, à ce mot qui révèle, à cette façon de se tenir et de s’habiller qui rend chacun inimitable et pareil à la fois. Ce livre, L’année de la pensée magique, je me suis dit tout de suite que son titre était fantastique. C’est que la vie — comme la mort — surprend toujours. On ne la voit jamais venir. Chaque fois, on se fait prendre. C’est peut-être ça, au fond, la pensée magique. Se croire éternel, et le devenir. 

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