Jonathan Franzen : illusoires libertés américaines…

Ils ont sacrifié des forêts pour des dollars, se sont enrichis avec la guerre d’Irak. Les personnages du roman Freedom, de Jonathan Franzen, savent qu’ils ont bradé leur liberté. Ces 700 pages sont le testament d’une époque. Un coup de poing.

Jonathan Franzen : illusoires libertés américaines…
Photo : david_shankbone/CC 2.0

Ses personnages nous ressemblent, embourbés qu’ils sont dans leur quotidien. Comme nous, ils composent tant bien que mal avec la famille, l’amitié, l’amour, la sexualité. Ils n’ont généralement pas de qualités exceptionnelles.

Mais ils ont un terrible besoin d’aimer, de désirer, de combattre la dépression et, peut-être par-dessus tout, de continuer à croire en quelque chose en cette ère de « gadgets électroniques qui ne cessent de nous distraire », comme l’auteur décrira notre époque en entrevue.

Les romans de l’Américain Jonathan Franzen, 51 ans, connaissent un succès fou. Les corrections, son précédent roman, s’est vendu à près de trois millions d’exem­plaires dans le monde et a reçu le prestigieux National Book Award en 2001.

Freedom (à paraître en français aux Éditions du Boréal le 23 août) a connu un sort similaire aux États-Unis : le livre est devenu l’événement littéraire de 2010 et son auteur a fait la couverture de Time – on n’avait pas vu la tête d’un romancier à la une du célèbre magazine depuis Stephen King, il y a 10 ans. Sans parler d’une autre consécration, l’apparition de l’auteur dans un épisode des Simpson

Lisez un extrait de Freedom ici !  >>

Mais Jonathan Franzen, qui a grandi au Missouri avant de faire des études supérieures à Berlin, n’a pas toujours été à l’aise avec le succès. À la sortie des Corrections, il avait refusé une invitation à l’émission d’Oprah Winfrey, prétextant que l’étiquette du club de lecture de l’animatrice apposée sur son roman allait faire fuir les lecteurs masculins.

Or, même Oprah Winfrey, qui à l’époque s’était dite choquée par les propos de l’auteur, s’est vue obligée en décembre dernier de se réconcilier avec celui qui est aujourd’hui un incontournable de la scène littéraire américaine. « Je ne suis plus l’homme en colère que j’étais autrefois, explique-t-il en anglais. Aujourd’hui, je savoure un peu plus le succès. »

Bien qu’il fasse de grands efforts pour se montrer affable, Franzen, à l’évidence, n’aime pas les entrevues. Trop souvent, confie-t-il, on lui demande d’expliquer les motivations de ses personnages. De se prononcer sur la situation politique de son pays. Comme en octobre 2010, quand il a déclaré au quotidien anglais The Guardian que les États-Unis étaient « presque un État voyou », ce qui lui a valu une avalanche de remontrances de la gauche comme de la droite américaines.

L’auteur se montre donc prudent quand on lui fait des compliments sur l’héroïne de Freedom, Patty Berglund, qui incarne les difficultés des femmes dans la quaran­taine, désireuses de vivre à la fois l’amour, la vie de famille et la carrière. Patty est en outre écartelée entre Walter, son mari, homme aimant, responsable et loyal, et Richard, le meilleur ami de Walter, rockeur cynique, bohème et charmeur.

« Je ne travaille pas à l’aide de plans, confie l’auteur. C’est à corps perdu que je me lance dans mes projets de roman. Pendant sept ans, à raison de six heures par jour, j’ai fait des ébauches, que j’ai jetées à la poubelle. Et un matin est appa­rue la voix d’une femme écrivant le récit de sa vie à la troisième personne, à la demande de son psy. Elle parlait d’elle avec lucidité, semblait insatisfaite de sa vie. J’ai tout de suite su qu’elle avait été autrefois une joueuse de basketball et qu’elle avait dû sacrifier sa vie de sportive pour bâtir une famille. »

Ainsi, quelque chose dans le ton de ce personnage, peut-être son autodérision, lui indique qu’il tient une ébauche qui mérite d’être développée. « À partir de là, continue l’écrivain, les choses se sont précipitées, et au bout d’un an, j’avais entre les mains un manuscrit qui se tenait. »

Si Jonathan Franzen n’offrait que des personnages en trois dimensions, ce serait déjà beaucoup. Mais l’art de ses romans consiste aussi à établir des parallèles entre l’ère décrite – ici, celle des années George W. Bush – et le parcours des personnages.

Par l’entremise de Patty et de sa famille, nous revivons la première décennie du troisième millénaire comme si nous étions aux premières loges, au cœur des enjeux majeurs qui s’y sont joués. Avec Walter, avocat qui défend des causes environnementales, nous constatons comme il est difficile de préserver une forêt à l’ère des entreprises toutes-puissantes. Avec Joey, le fils de Patty et de Walter, jeune homme aux sympathies républicaines, nous entrons dans l’univers trouble de ceux qui se sont enrichis grâce à la guerre en Irak. Et en compagnie de Richard, nous nous introduisons dans l’industrie du rock d’aujourd’hui, monde dévoré par l’appât du gain et la mise en marché d’artistes préfabriqués.

L’auteur dépeint de manière très criti­que et avec moult détails (la version française fait plus de 700 pages) l’emprise du marché sur les individus. Plusieurs person­nages perdent peu à peu leur liberté d’agir. Tandis que celle des plus fortunés paraît excessive, voire illimitée. Est-ce la raison pour laquelle Franzen a intitulé son roman Freedom, titre que la traductrice a décidé de conserver pour la version française ?

« J’ai failli le changer à la dernière minute pour ne pas me faire poser ce type de ques­tions, dit l’écrivain, mi-figue, mi-raisin. Écoutez, avec le discours de George W. Bush dans lequel il a déclaré, après le 11 septembre 2001 : « Ils détestent notre liberté », puis avec les élections améri­caines de 2004 et peut-être surtout avec l’avènement du mouvement Tea Party, en 2008, j’ai été scandalisé qu’on se serve de ce terme d’une manière aussi stupide. Comme d’autres aux États-Unis, je crois que la liberté est une notion complexe et non un slogan politique. Avec ce titre, je voulais surtout exposer clairement ma position sur cette question. »

Au fil des pages, le personnage de Walter voit sa liberté se réduire comme une peau de chagrin, dévorée par M3, entreprise minière qui l’engage pour rehausser son image. Joey, étudiant universitaire ayant récemment intégré la classe des privi­légiés, goûte à une liberté sans entraves et s’aperçoit du mal qu’il peut provoquer : les pièces défectueuses des camions militaires qu’il compte vendre pourraient coûter la vie à des soldats américains. Richard, lui, abuse sans détour de son nouveau statut de rockeur adulé dans des élans narcissiques.

Enfin, le cas de Patty, qui hésite entre deux hommes, retient l’attention de l’auteur. « Pour elle, c’est encore plus complexe, dit-il. Elle est libre, elle a le choix, mais elle n’arrive pas à se décider. Elle a tout misé sur sa famille, mais Joey, son fils, quitte le foyer dès le début de l’adolescence. D’où sa lente dépression, au cours de laquelle elle en vient à se dire que c’est la liberté elle-même qui pose problème. »

Au final, un roman d’une incroyable richesse, qui arrive à changer lentement mais sûrement la perception que l’on se fait de notre époque.

Et lui, Jonathan Franzen, est-il plus libre maintenant qu’il a obtenu succès et reconnaissance ? Il pouffe de rire : « Je ne sais pas si je suis plus libre. Le succès aussi comporte des obligations. Les attentes deviennent démesurées. »

Il fait une pause et poursuit : « Par contre, si le succès m’a appris quelque chose, c’est bien de continuer à croire en l’avenir du roman, qu’il soit lu en version papier ou numérique. Aujour­d’hui plus que jamais, les auteurs doivent écrire sur des enjeux qui sont pour eux vitaux. Trop d’auteurs dits littéraires s’en tiennent à des expériences intellectuelles. Le romancier a le devoir de captiver le lecteur, parce que celui-ci peut facilement se tourner vers d’autres supports ou d’autres formes d’art. Le roman est toujours, que je sache, la meilleure façon de comprendre le monde. »