Joueur_1 : Ce qu’il adviendra de nous

Extrait du roman Joueur_1 : Ce qu’il adviendra de nous, par Douglas Coupland, avec l’aimable autorisation des éditions Hurtubise.

Extrait du roman Joueur_1 : Ce qu’il adviendra de nous, par Douglas Coupland

PREMIÈRE HEURE

FONDU ENCHAÎNÉ SUR LE ZEPPELIN EN FLAMMES

Karen

Karen aime faire des mots croisés parce que le temps passe plus vite. Pour pouvoir savourer le temps qui s’écoule lentement, elle confectionne des courtepointes qu’elle donne aux œuvres de charité. Karen s’étonne que des gens chassent avec une rigueur militaire les produits laitiers périmés de leur réfrigérateur, mais qu’ils ne voient rien de mal à délaisser durant des années une bouteille de vinaigrette Catalina de Kraft dans leur frido. Elle-même a commis ce crime. Karen se souvent qu’un jour, du temps où tout allait bien, son ex-mari lui avait dit en ouvrant le frigo : «Seigneur, Karen, cette bouteille de vinaigrette se souvient de ce qu’elle faisant quand Kennedy a été assassiné!»

            Karen a presque quarante ans et elle croyait qu’elle ne rencontrerait plus jamais personne. Pourtant, elle a pris l’avion pour rencontrer l’homme qui, espère-t-elle, deviendra son amant. Elle est assise dans un fuselage en aluminium qui file vers l’est, à huit mille mètres au-dessus du lac Supérieur. Puisqu’elle a un peu trop chaud, elle détache deux boutons de sa robe, espérant que personne n’interprétera ce geste comme celui d’une femme aux mœurs légères, si jamais quelqu’un la voit. Pourquoi devrais-je m’en faire, se demande-t-elle, si les étrangers croient que je suis une putain? Pourtant, ça m’inquiète. Puis elle se rend compte que tout le monde a un appareil photo maintenant et qu’on pourrait la photographier. Oh! ces appareils! Ces petits écrans bleu vif qu’elle voit toujours de sa place à la dernière rangée de l’auditorium de l’école de Casey, une matrice saphir des souvenirs tressautants qui, selon toute vraisemblance, ne seront jamais vu, puisque les personnes qui filment les spectacles d’enfants enregistrent à peu près tout le reste et qu’il n’y a pas assez de temps dans une vie pour revoir ne serait-ce qu’une fraction de ces souvenirs emmagasinés. Les tiroirs de cuisine sont remplis de cartes mémoire. De crayons épointés. De blocs-notes arborant le visage souriant de courtiers immobiliers. D’appareils dentaires. Le tiroir est une capsule témoin. Karen se dit : Toutes les choses que nous laissons derrière nous en nous déplaçant d’une pièce à l’autre sont comme des écales vides.

 

La suite dans le livre…

 

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